« Je l’ai vue là, sur le trottoir, elle faisait la manche »

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Alors que je marchais en essayant, dans la mesure du possible, de regarder devant moi, moi qui étais sur mon petit nuage, en route pour découvrir un « bar à chats ». Alors que je venais de profiter de mes vacances pendant plusieurs semaines, je l’ai vue là, assise sur le trottoir, contre le mur, enveloppée d’une couette blanche et s’agitant pour résister au froid. La jeune fille que j’accompagne deux heures par semaine dans le cadre de mon bénévolat à l’AFEV. Elle était là, au milieu de tous ces passants, nombreux comme nous le sommes un samedi à Bellecour. Elle faisait la manche.

Une dizaine d’années, à mendier

Je ne l’ai pas bien vue, je n’étais pas sûre que ce soit elle, mais ma première réaction a été de lever ma main vers mon visage pour me « gratter la tête », ou plutôt pour me cacher, et détourner le regard.

Quelques mètres plus loin, cette situation est devenue aussi absurde qu’intenable. Je me suis arrêtée, et j’ai passé plusieurs cigarettes à me demander que faire. Sans avoir la moindre réponse. J’ai appelé l’amie chez laquelle j’étais quelques instants plus tôt. Elle n’a pas répondu. Je me suis dit que j’allais retourner voir la jeune fille, et l’emmener avec moi pour boire un thé. Puis j’ai réalisé que cela ne serait probablement pas possible. Elle risquait de se braquer contre moi, ou de le raconter à ses parents qui ne voudraient alors plus que je vienne passer du temps avec elle le mercredi après-midi, et que cela n’améliorerait pas la situation. Je me suis alors dit que j’allais lui donner assez d’argent pour qu’elle puisse rentrer chez elle. Non, cela n’allait rien changer non plus. Alors pourquoi ne pas s’asseoir et attendre avec elle, pour que le moment lui paraisse plus supportable ? Non plus. Cela lui ferait croire qu’il est normal pour une petite fille d’une dizaine d’années de passer sa journée dans la rue à attendre qu’on lui donne les dix centimes de monnaie qu’il nous reste du pain au chocolat que l’on a acheté à la boulangerie d’en face…

Finalement, je suis partie, pleine de culpabilité, de tristesse, d’indignation, mais surtout désœuvrée.

Que faire ?

En arrivant au café, j’ai tout de suite expliquée à l’amie que je rejoignais ce qui venait de se produire. « Tu veux qu’on y retourne tout de suite ?! » Je lui ai expliqué tout ce à quoi j’avais réfléchi, en lui disant qu’on ne pourrait probablement rien faire pour le moment. Culpabilité à nouveau. Alors, notre égoïsme prenant le dessus, nous avons profité du moment, profité de toute la soirée, sans plus y penser.

Deux jours plus tard, je me suis rendue au local de l’association pour en discuter avec ma référente. Elle s’est révélée aussi dépourvue que moi, tout en faisant son possible pour me rassurer. Elle a demandé conseil à ses collègues, qui, finalement étaient tout aussi choqués. Une salariée plus expérimentée a réussi à prendre les choses en main, en me disant de ne pas prendre la situation trop à cœur, parce que je ne pouvais rien y faire. Elle m’a dit qu’elle serait à l’écoute si j’avais besoin d’en parler. Je me suis alors dit que c’était incroyable que l’on s’inquiète pour moi dans de telles circonstances. Ce n’était pas de mon bien-être dont il fallait se soucier, mais de celui de la jeune fille…

Entre les mains de la justice

Le lendemain, j’ai reçu un appel de ma référente : une des maîtresses de l’école l’avait aussi vue, avec un bébé dans les bras, guettant les passants pour quelques centimes. C’était confirmé. La procédure juridique pouvait alors être lancée.

Je ne sais pas exactement en quoi cela consiste, mais dans mon cœur, le dilemme était celui de savoir s’il était préférable de risquer d’arracher un enfant à sa famille pour le prémunir d’une souffrance qui allait probablement marquer sa vie entière, ou inversement.

Je n’ai toujours pas la réponse. Je ne sais pas où en est la procédure aujourd’hui. Je ne peux pas en discuter avec les bénévoles qui s’occupent des frères et sœurs de la jeune fille car il est préférable qu’ils ne sachent rien pour le moment. Je ne sais pas si la famille est au courant.

Enlever ce poids sur ses épaules

Tout ce que je sais, aujourd’hui, c’est que je suis encore plus déterminée à aller passer de bons moments avec cette jeune fille, et à faire en sorte qu’elle puisse enlever ce poids de ses épaules, qu’elle puisse profiter, qu’elle puisse être une enfant, ne serait-ce que deux heures par semaines.

L., j’espère qu’un jour tu pourras réaliser tes rêves, j’espère que ce monde te permettra de t’en sortir malgré tout, parce que je sais que tu es curieuse, que tu veux découvrir le monde, que tu as soif de réponses, j’espère de tout mon cœur que l’on te donnera les moyens d’aller les chercher.

 

Marion A., 19 ans, étudiante en philosophie, Lyon 

Crédit photo Gratisography

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5 RÉACTIONS
  • Clem 14 mars 2016

    C’est dur ! Je me souviens aussi d’une jeune fille que j’avais accompagné, à la fin de l’année scolaire elle avait « disparue ».. j’ai appris par la suite que sa famille l’avait envoyer faire les vendanges elle et sa fraterie … elle avait aussi 10 ans tout au plus…

  • No 14 mars 2016

    Ce n’est pas en ignorant tes élèves mendiantes dans la rue que tu vas « changer le monde ».

  • Andy
    Andy 15 mars 2016

    Je pense que tu aurais pu passer lui faire un petit coucou quand même. Lui offrir un chocolat, ou quelque chose à manger. En la rassurant. Lui dire que « ce n’est pas grave » ou que ça reste entre vous. Elle aurait pu t’en parler, vous auriez pu discuter de la mendicité, de ce que cela implique pour elle, de comment elle voit son avenir.
    Après, je comprends quand même tes questions, mais je pense que la spontanéité, dans des moments comme ça, c’est la clé.

  • Marie-Noëlle 16 mars 2016

    La situation était délicate… Je pense que tu as bien réagi.

  • gaelle 3 avril 2016

    C’est une situation délicate… ta réflexion est juste …
    C’est deux heures que tu passes avec elle pour l’aider , l’aider à garder espoir que demain pourra être meilleur …, c’est déjà une belle attention ..continue ainsi

    bel article

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