La pub ça s’arrache

pub arrachée
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En ces temps curieux où, avec un petit effort d’imagination, l’insurrection pourrait devenir aussi swag que ces meetings debouts qui libèrent thérapeutiquement la parole démocratique confisquée par des guignols vendus aux exploiteurs, il me parait temps que la jeunesse parle à la jeunesse sur le monde qui l’entoure, et surtout, sur les moyens de le changer…

Rendons-nous à l’évidence, c’est un vaste sujet. Ce pourquoi je vais vous parler de mon expérience vécue de changeur de monde, en ce qu’elle contient de plus simple, et à première vue de plus insignifiant : la dégradation de publicités.

Pas besoin d’être perfectionniste quand on arrache une affiche

Qui ne s’est jamais senti moqué par une pub ? Pour le dire dans un langage plus franc du collier : n’avez vous jamais eu l’impression que les publicités et les publicitaires, se foutaient ouvertement de votre gueule ?

Nombre d’entre vous doivent s’être habitués, en plus des affiches, à les voir déchirées. Elles vous paraissent alors témoigner d’un certain relâchement hygiénique, et vous le remarquer d’autant plus dans les « quartiers populaires », mais au fond, ça ne vous a jamais trop interrogé.

Voilà où j’en étais, frustré de me voir harcelé d’injonctions à la consommation mais peu renseigné sur la capacité d’y remédier, jusqu’au jour où, traînant dans un lieu qui à Bagnolet résistait à EDF, à la surveillance de l’état, et à la marchandisation de nos existences, j’ai rencontré un comité anti-pub.

Je vais vous raconter ce que j’ai appris à leur contact, et en quoi ces pratiques persistent dans mon quotidien.

Il est aisé d’arracher une affiche de publicité dans le métro – lieu où la concentration d’affiches est la plus élevée -, songez aussi à quel point une affiche est, en une journée, regardée en ce lieu par un plus grand nombre de personnes que dans une rue, ce qui n’empêche pas bien sûr de s’attaquer aussi aux affiches de rue. Il suffit d’avoir un minimum d’ongles, d’éviter les agents de sécurité (il vous sera par contre très difficile d’éviter les caméras) et pour les plus grandes, de s’y reprendre à plusieurs fois.

Une fois la masse de papier récoltée, il suffit de la compresser et de l’enfourner dans une poubelle à proximité (il s’agit là de ne laisser aucune ambiguïté sur le geste : c’est un acte militant, pas du vandalisme gratuit). Pas besoin d’être perfectionniste, il est encore plus flagrant qu’une affiche vient d’être arrachée lorsqu’il en reste des petits bouts, et il n’est pas rare qu’à force (et aussi grâce au travail des personnes qui collent ces affiches, qui les conduit aussi à les retirer) les assemblages de restes de pubs, par leur chaos et leur diversité, soient réellement plus beaux que l’affiche qui les recouvre.

Un arrachage juste amorcé comme une invitation à continuer

Si le temps manque, pas besoin d’arracher toutes les affiches, on peut se concentrer sur celle qui nous parait la plus mensongère, dégradante, manipulatrice, ou dont le produit ou la marque symbolise par excellence l’aliénation du plus grand nombre, comme c’est le cas des grands groupes industriels, pétroliers, ou des banques et assurances. De même, l’arrachage d’une affiche peut n’être qu’amorcée, ce qui peut fonctionner comme une invitation à qui le voudra de continuer le geste contestataire.

L’étape supérieure, le plus souvent pratiquée dans les couloirs du métro, mais aussi aux arrêts de bus, consiste à remplacer la publicité par une affiche faite maison autour de ces mêmes thèmes, ou bien par une affiche qui, après avoir été prélevée dans ce même cadre, y retournera après détournement, c’est-à-dire après avoir vu son message corrigé dans le sens de la poésie – le slogan peut être remplacé, des images supplémentaires peuvent être collées, parfois, il s’agit simplement de masquer ou de rajouter des mots pour renverser le sens voulu par les publicitaires.

Une autre pratique consiste enfin à ne pas arracher les publicités, mais simplement écrire dessus. Cela n’est pas plus autorisé que l’arrachage, mais ce geste à la portée de tous semble souvent (aux personnes ignorant ce qu’est la violence symbolique) moins agressif. De surcroît, là où l’on peut ignorer la motivation d’un arrachage, il est difficile de méconnaître celle d’un message, pourvu qu’il soit lisible.

Outre l’inscription gratuite qui nie ou parasite par sa présence contradictoire le message de l’affiche, il est possible d’improviser un détournement minute en dessinant des bulles faisant tenir des propos aux êtres représentés, ou bien en donnant au message une fonction de légende, au moyen de flèches ou en employant des guillemets si une citation parait adéquatement répondre au message publicitaire.

Selon vos envies, votre nombre et le temps que vous pourrez y consacrer, voilà des actes que vous pourrez refaire vous-mêmes, je vous y invite !

Mais pourquoi arracher des affiches publicitaires ?

A ce stade peut se poser la question du pourquoi. En effet, on a bien compris que les pubs peuvent être désagréables, mais après tout, sans informations sur les marchandises, comment l’économie peut elle fonctionner ? Pourquoi s’opposer à ce qui relève d’un contrat qui participe à l’économie et finance parfois des lieux d’usage commun ? Pourquoi, surtout, user d’illégalité et de colère, quand l’on pourrait tranquillement s’adresser à nos représentants politiques locaux ou nationaux pour remédier à la situation ?

Quitte à paraître un rien fat, permettez-moi de vous assurer que si vous vous posez de telles questions, vous n’avez probablement rien compris à ce que sont ces publicités, à l’intensité de leur rôle social et économique.

En plus d’être désagréables, les publicités sont omniprésentes. Il est avéré qu’en marchant dans le métro ou dans la rue, notre cerveau enregistre, du fait de leur concentration extrême, des messages publicitaires sans même que nous y réfléchissions sciemment. Dans la plupart des stations de métro et de RER, on peut même dire que les publicités sont l’élément principal de décoration.

Les entreprises qui ont recours à la publicité non seulement veulent être vues, mais elles veulent qu’on ne voie qu’elles. A quoi bon un mur blanc, ou une œuvre d’art, si cela ne vend rien ?

Il me semble raisonnable de penser qu’un monde dans lequel l’expression figurative tend dans sa totalité à renvoyer au monde marchand, à afficher sa valeur, et à interpeller le passant vers celle-ci, à le séduire par des promesses de bonheur achetable, qu’un tel monde ne connait rien de mes besoins, qu’un tel monde s’applique justement à me les faire oublier, et, en conséquence, me nuit.

Certes l’argent de la publicité contribue à financer l’entretien du métro, mais à quel prix ? Celui d’un appauvrissement de nos existences et de notre faculté à désirer.

Quant à nos représentants politiques locaux et nationaux, cela fait belle lurette qu’ils ignorent les plaintes très formalisées que les associations légales de lutte contre la publicité leur ont adressé.

L’illégalité, ce n’est jamais que l’impossibilité de faire valoir mon droit par mes propres moyens, cette absurdité est d’autant plus flagrante que mon geste ne blesse personne, et au contraire vise l’émancipation. Quant à la colère, elle n’est pas toujours là et au fond ne concerne que moi, mais avouez qu’en rentrant chez soi ivre et dans une humeur exécrable, il vaut mieux passer ses nerfs sur du papier que sur son prochain !

« La bière gratuite pour tous devrait être un droit constitutionnel »

Permettez-moi de vous parler des mauvaises expériences que j’ai eues en dégradant ces affiches. Elles tiennent sur les doigts de la main, ce qui s’explique en partie par la rapidité du geste, et par le fait qu’il est assez aisé de prendre soin de ne pas être vu par le personnel qui travaille à l’entretien des stations de métro (sur les trois interactions que j’ai eu avec lui, la courtoisie était toujours de mise, malgré une certaine incompréhension).

Une fois j’ai voulu protester contre l’affichage d’une pub très grand format collée sur la surface d’un couloir d’une grande gare, pareille à une fresque du troisième millénaire, consacrée aux vertus rafraîchissantes et vivifiantes d’une marque de bière très consommée en France. Sur le chemin de milliers de travailleurs, cette bouteille grand format et ses couleurs me paraissaient mériter une salve de dérision pour faire passer l’amertume d’une vie exposée à la médiocre stagnation procurée par l’addiction de l’intoxication alcoolique et d’une dure journée. Plus précisément, je voulais, sans juger les consommateurs, les inciter à s’interroger sur la facticité de leurs loisirs consommables, l’argent gagné étant réinvesti dans une relation de dépendance, ce en marquant « la bière gratuite pour tous devrait être un droit constitutionnel ».

Arrivé à la moitié de ma phrase, voilà qu’une main s’abat sur mon épaule en me lançant, d’un air autoritaire et agacé : « Mais qu’est-ce que vous croyez que vous faites là ? » La dame et les deux-trois collègues qui la suivent m’expliquent l’air offusqué qu’ils sont les concepteurs du projet d’affichage et qu’ils venaient s’assurer de sa saine réalisation. Ils n’ont pas l’air très en forme, je leur explique ma démarche humoristique en leur disant que n’enlevant rien à leur travail, je ne faisais qu’y rajouter un peu de lucidité. Malgré leurs fringues citadines-classes moyennes tranquilou, ils ont l’œil fatigué qui raconte un travail épuisant, le souci de paraître bien devant le patron et l’angoisse de la concurrence et de la stabilité de l’emploi, ils me prennent vraisemblablement pour un petit con.

Menaçant d’appeler des renforts, je décide de tracer ma route après qu’ils m’aient fait une morale du genre : « On est responsables de la bonne tenue du projet, là vous nous rajoutez du travail, enlever ce que vous venez de faire ça a un coût qui sera déduit de notre salaire. » « Vraiment, pensais-je aussitôt, ils se font vraiment posséder ! » Je doute en réalité de les avoir rendus plus miséreux, à mon avis il s’agissait bien plutôt de sauver un amour-propre déjà bien entamé par la nullité de leur fonction sociale. Quoiqu’il en soit, jusqu’à son décrochage, l’affiche gardera mon tag inachevé, et ne sera pas nettoyée.

« Ceux qui luttent ne se contentent pas de contempler les poésies des autres »

Une fois suivante, c’est à l’intérieur d’un wagon de métro que je me suis fait prendre à partie. Le gars, peut-être de cinq ans mon aîné, tente d’abord de dire « faites pas ça monsieur », simplement. Voyant que je persévère, il se lève, répète son geste et je lui demande qui il est pour me parler ainsi. Il me montre une carte de la gendarmerie nationale. Je lui demande s’il est en service, évidemment, il me répond que non, mais qu’il fait tout de même son devoir. Je lui explique alors ce que je veux marquer : une réaction à un extrait du poème d’Hugo « Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent », affirmant « ceux qui luttent ne se contentent pas de contempler les poésies des autres ». S’il apprécie mon mot, il me dit que ce n’est pas le lieu pour m’exprimer, je lui réponds que notre société ne m’en offre aucun qui permette à ma rébellion d’être écoutée et que ma dégradation ne nuit à personne.

Nous argumentons vivement, il en vient à me conseiller de partir à Notre-Dame-des-Landes pour n’emmerder personne et être parmi des esprits réceptifs. Il descendra le premier et j’écrirai mon mot, ricanant paisiblement d’une petite victoire ne résidant pas tant dans la directe désobéissance que dans l’amorce d’un dialogue imprévu et peut être inédit dans le métro.

La dégradation de pub : plus de satisfactions que de stress

La dernière mauvaise expérience est la plus récente, et peut être la plus triste. Tard le soir sur un quai de métro orné d’une affiche « OUI il existe des entreprises où il fait bon travailler » (nous sommes en contexte de lutte contre la loi travail, et les commanditaires sont pour beaucoup cotés au Cac40), je tague un : « Mensonge, ils vous exploitent, ils ne vous donneront que les miettes. À bas la loi travail ! » Une petite dame qui semble avoir la soixantaine me dit alors, à moitié pour elle, que c’est inadmissible et que ce que je fais est interdit et singulièrement impertinent. Je lui réponds que je fais ce que je veux et que j’estime qu’il est de mon devoir de contrebalancer l’in-formation de mes prochains. Rien n’y fait, je termine rapidement et nous entrons dans le même wagon.

Elle continue sa teigneuse et non-frontale désapprobation, et fait mine d’appeler un responsable sur son téléphone portable et de lui expliquer la situation pour que le tag soit recouvert. Je me dis qu’il est peut probable que cela soit réellement le cas car le train est en mouvement et parce qu’il est tard (d’ailleurs, le surlendemain, le tag n’est pas recouvert). Je me dis que cette personne est probablement socialement isolée et qu’elle se raccroche à la condamnation simulée d’un anticonformisme pour se sentir exister.

Retenez toutefois que de manière générale, avec un peu de jugeote et de chance, la dégradation de pub suscite plus de satisfactions que de stress et d’ennuis. Plusieurs fois, des personnes m’ont félicité, ou simplement approuvé le fait que le geste porteur de sens d’un individu méritait de s’approprier ces espaces rongés par la pub.

 

Il me serait donc aisé de vous recommander vivement cette pratique, ne serait-ce que pour son innocuité. Toutefois, n’en faisons pas un objet de complaisance et encore moins de mode.

Car, partout où la subversion naît sous un jour nouveau, le monde marchand et ses publicitaires ne sont jamais loin. N’avez-vous pas remarqué, récemment, des affiches dont le motif comportait de fausses déchirures, évoquant un arrachage ? N’avez-vous pas remarqué que des affiches de plus en plus nombreuses comportent des motifs et annotations qui paraissent avoir été tracés au feutre ? Sur un autre front, cela fait déjà quelques années que des marques se voulant « différentes » ou s’adresser aux « jeunes » utilisent le pochoir de rue comme support publicitaire.

Ces loustics savent que nous avons raison. Ils cherchent à se cacher derrière notre refus de leur esthétique mensongère en l’intégrant à celle-ci.

A ma génération et à celles qui suivront : ne nous laissons pas berner par ceux qui ne voient que des valeurs chiffrées en lieu et place du monde. Vigilance, audace, et intelligence !

 

Arthur, 24 ans, professeur vacataire et taliban du social, Paris

Crédit photo Francis 75

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1 RÉACTION
  • light 21 mai 2016

    bonjour !

    Article passionnant ! A ce sujet, je conseille le roman jeunesse très intéressant : « Tout doit disparaître » de Mikaël Ollivier (qui a aussi écrit le très bon roman Alibi). L’histoire? Un jeune garçon se retrouve à Mayotte, où ses parents, enseignants, ont postulé pour travailler 4 ans à l’étranger. D’abord complètement paumé, il finit par apprécier cette île.. Mais à son retour en France, la consommation à outrance l’écœure. Il décide de s’engager et se lance dans l’anti pub…. A lire vraiment pour réfléchir aux usages de notre société !

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