Etudiante africaine en France : pourquoi je suis une « wargirl » ?

Etudiants étrangers
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« Ne dépose pas cette assiette par terre. Ici ce n’est pas l’Afrique ! » C’est dans un sursaut que j’ai reconnu la voix aiguë de la responsable du restaurant dans lequel je faisais la plonge à temps partiel. Je murmurais en moi : où est le rapport avec l’Afrique ? En fait, c’est l’image que beaucoup se font de mon beau continent africain ; celui d’un environnement primitif où vivent des indigènes sans aucune notion d’hygiène. En effet, même si l’Afrique noire reste l’endroit le plus indigène pour beaucoup d’occidentaux, au moins, on sait comment se servir de couverts chez moi Bon Dieu !

Mère de ma mère et de mon petit frère

Il était 14h35 lorsque la sonnerie de mon téléphone a retenti, laissant échapper le son de Ciara avec Nicki Minaj « I’m out ». C’est avec une mine mystérieuse que j’ai décroché. J’ai alors entendu une voix grave, masculine, à l’autre bout du fil. Mon interlocuteur, se présentant comme consul à l’ambassade de France, m’encourageait à passer à l’ambassade récupérer mon passeport avec le visa français d’études.

Ravie, je l’ai annoncé à ma famille, et les préparatifs du voyage ont démarré comme une étoile filante. Quelques minutes avant mon embarquement, ma mère a murmuré à mon oreille ces mots optimistes : « Que Dieu te protège ma fille, et souviens-toi que tu vas te battre, chercher ton avenir. Nous comptons sur toi… » Pour l’Africain, cela veut tout dire, c’est la règle qui régit le séjour d’un « War » en Occident. En croisant son regard inquiet et en entendant ses mots optimistes, comme si elle égrenait des chiffres de loto, j’ai compris l’essence même de la responsabilité familiale : indirectement, la situation m’avait assigné le rôle de mère de ma mère et de mon petit frère. Ça c’est la situation que traversent de nombreux d’Africains ici. Ne les jugez pas.

Moi, Wargirl en France

Les étudiants étrangers en général, et Africains en particulier, trouvent plus rapidement des jobs qui requièrent de gros efforts physiques comme la plonge, la manutention dans des restaurants,  que des emplois plus valorisés comme caissier, vendeur ou encore des postes de supervision. Là, il faut avoir l’appui de « relations », ce que nous n’avons généralement pas nous, Warpeople. J’expose ceci en partant de mes expériences de Wargirl en France. Un(e) War, c’est un(e) étranger(e) au front sur un territoire donné, qui se bat pour sa survie au quotidien. C’est ainsi que chaque étranger étudiant s’identifie.

Dès mon arrivée en France, je suis entrée dans la réalité de la vie étudiante (stress, études et pression) et j’ai entrepris la bonne vieille démarche de trouver un boulot étudiant. Là, j’ai réalisé qu’une réponse des recruteurs dépendait pas mal de l’idée que l’on se fait de tes origines. Par exemple, un jour en discutant avec une amie (française), elle m’a fait comprendre qu’il était mal vu de faire des activités à gros efforts physiques, que ce n’était pas très « esthétique » au regard de la vie moderne en France. Je comprends ainsi mieux pourquoi parfois, lorsque l’on postule à certains type de jobs qui relèvent plus du technique, les chances d’être recrutées sont moins épaisses, car pour une raison qu’on ne saurait expliquer, les recruteurs se voient très mal confier la responsabilité de la caisse, la supervision, ou encore des rayons aux jobeurs africains dans des supermarchés ou encore des boutiques. Ils préfèrent recruter des tiers, même si le Warboy ou Wargirl  fait preuve d’une motivation surnaturelle.

Redevable envers toute la famille

La réalité est qu’à plusieurs reprises j’ai postulé (et je continue de postuler) à des offres de jobs étudiants sur les sites comme Jobaviz, L’Etudiant et autres, pour des poste d’assistante, de réceptionniste, de serveuse mais je n’ai jamais rien trouvé, si bien que je me suis refugiée dans le service civique. Du coup, je me demande, faut-il masquer ses origines pour espérer obtenir un job « esthétique » ? Non, mais il faut maitriser le networking. C’est donc avec patience que je digère la réalité et apprend la formule du : qui est qui, pour qui, avec qui et face à qui ?

Alors, vous comprenez à présent la mission des Warpeople, dont le devoir absolu est de se battre pour trouver un taf. Car non seulement leur survie en dépend, mais aussi celle de leur famille au bled. Venant très souvent de familles très pauvres, s’ils réussissent à se voir délivrer le visa d’études, ils savent qu’ils vont au front pour chercher leur avenir, et qu’ils sont de ce fait redevables envers toute la famille qui s’est la plupart du temps endettée pour payer les frais de voyage, pour permettre le départ.

Alors, tandis que ce voyage est perçu comme un investissement par leur famille, les Warpeople comme moi doivent se battre bec et ongle pour gagner une mie de pain afin de pourvoir aux besoins de leur famille, indépendamment du fait qu’ils soient encore étudiants. C’est une obligation. Cependant, tout ceci n’est pas à percevoir comme un point faible, mais au contraire comme une expérience qui forge l’endurance d’un War, un peu comme un soldat formé à affronter les défis du front à la guerre. Une chose est sûre, c’est que c’est mieux qu’au bled. Malgré tout, les Warpeople trouvent souvent des tafs dans des domaines laborieux comme la plonge, manutention, etc. Ainsi je tire chapeau à tous les Warpeople de France qui parviennent à rester debout, même touchés par les coups de vie.

 

Barbara, 23 ans, volontaire en service civique, Lyon

Crédit photo Gratisography

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2 RÉACTIONS
  • alix 27 février 2016

    Merci pour ce témoignage Barbara. Je te souhaite un bon week end.

  • Hafosa 28 novembre 2016

    Merci Barbara et bravo pour ta contribution. J’ai fait le même constat que toi et c’est pour ça que j’ai créé Daradja pour favoriser l’insertion sociale et professionnelle des étudiantes et étudiants africains en France. Parlons-nous, n’hésite pas à me contacter.
    Hafosa

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