J’ai vécu le syndrôme de l’exclu

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C’est à mon arrivée au lycée à Lille que j’ai compris ce que veut dire d’avoir été scolarisé dans un collège de ZEP. Ça a été la grosse claque. J’étais en complet décalage, au bord du décrochage. La plupart de mes camarades de collège ne m’ont pas suivi au lycée général. Pour beaucoup la fin de la classe de 3ème a sonné la fin des études. Les autres ont été en lycée professionnel.

En classe de Terminale, on m’a proposé de préparer le concours d’entrée à Sciences Po, une préparation intensive pour donner plus de chances aux enfants issus des classes populaires d’intégrer les IEP (Instituts d’Etudes politiques).

J’ai peiné comme personne en français. J’affichais d’énormes lacunes depuis mes années collège et ces cours de français pendant lesquels le prof passait plus de temps à faire la police qu’à dicter quoi que ce soit. Pourtant pour réussir ce concours il fallait une bonne maitrise de l’orthographe. Avec l’épreuve de culture générale, la maitrise de la langue fait partie de ces signes distinctifs qui permettent aux classes dominantes de se reconnaitre entre elles.

Ce concours qui n’était pas fait pour moi

Au final, je ne l’ai pas passé ce concours, persuadé que je ne pouvais pas le réussir, qu’il n’était pas fait pour moi. Son coût n’était pas non plus fait pour moi. Je me revois rougir quand j’ai expliqué à mon professeur que je ne pouvais pas payer les 60 euros du concours. Je ne voulais pas non plus « payer l’école des riches ».

Le fils d’un père ouvrier et d’une mère dont la tâche est de laver ce que les autres souillent a-t-il sa place dans une grande école ? A cet instant je pensais que non, que pour moi ça m’était impossible. Les statistiques ne m’aidaient pas non plus à me convaincre du contraire : 1 % de fils d’ouvriers à Sciences Po Lille en 2005 ! C’est donc décidé ce concours n’était pas pour moi.

« Tu me fais peur, tu parles comme un mec des quartiers, comme un noir »

Mon orientation à la fin du lycée a été catastrophique. Mes successives réorientations m’ont amené à intégrer une licence de droit à l’université de Lille. J’ai gardé un goût amer de mes premiers contacts avec mes « camarades » de droit. En classe, quand je prenais la parole, l’assistance se moquait systématiquement de moi. Je ne comprenais pas vraiment. Jusqu’à cette discussion au cours de laquelle une de mes camarades m’a dit : « Tu me fais peur, tu parles comme un mec des quartiers, comme un noir ! ».

Je comprends que ce qui les faisait tant rire. C’était cet accent de « mec de quartier », un peu vulgaire, un peu wesh-wesh, cette manière de parler qui me semblait tout à fait normal car c’est de cette façon dont on s’exprimait avec mes copains de l’époque. Mon langage n’offrait alors pas ce qu’on attend d’un étudiant en droit.

Auto-élimination

Avec le recul et les années je ne regrette pas de ne pas avoir passé ce concours d’entrée à l’IEP. La seule différence c’est que désormais, je suis convaincu que je l’aurais réussi ! Au fond je ne suis pas plus bête que ces fils à papa qui peuplent les bancs des Instituts d’études politiques. Pour moi c’est ça le syndrome de l’exclu, c’est le manque de confiance en soi qu’on peut avoir quand on est un gosse des classes populaires. Ce même déficit de confiance qui nous pousse chaque jour, dans chacune de nos décisions à nous exclure par nous-mêmes.

Aujourd’hui, je suis volontaire en service civique dans une association. J’accompagne des collégiens dans leurs études. Parmi eux, Mohamed, un élève de mon quartier. Je me rends compte que les conseils que je lui donne, c’est aussi à moi-même, à Maxime, cet étudiant diplômé d’un master 2 de sciences politiques que je les donnes. Car malgré le temps qui passe, il n’est pas évident de se débarrasser du syndrome de l’exclu qui me ramène à mon passé, mon histoire, mes origines sociales.

Maxime, 23 ans, étudiant, volontaire en service civique, Lille

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