Elle lit Causette, mais se tait lorsque son mari parle

Femmes
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Visite d’un couple : les hommes débattent, les femmes observent. Ce n’est pas qu’on les force, non ; sûrement n’ont-elles rien à dire. Ah si, dire bonne nuit à la petite dernière qui a sommeil.

La petite dernière – son nom importe peu, mais c’est une fille – est un moulin à parole. C’est usant, mais j’aimerais qu’elle continue toute sa vie à pérorer sans se demander si c’est sa place.

Le soir, les femmes chuchotent à demi-mot. Les maris semblent hurler dans tout cet espace laissé vide.

Pourtant ils sont profs, pourtant ils sont cultivés, pourtant elle doit lire tout un tas d’articles sur la soumission des femmes au Moyen-Orient, pourtant il doit se dire chaque jour qu’ils sont un couple moderne, car il fait la cuisine.

De mes dix-neuf ans, je n’entends que du silence et du gros bruit, toujours distribués de la même manière. La femme, je ne sais pas si elle bride sa voix ; il me semble plutôt qu’elle a oublié qu’elle pouvait donner son avis. Elle lit Causette, mais se tait lorsque son mari parle.

Je suis là, en vacances, attablée avec cette famille que connaissent mes parents. Sortie de mon monde de jeunesse étudiante, les différences sont criantes. J’oubliais que l’habitude féminine du retrait était si visible, que les rôles parentaux laissaient la saleté des couches aux mères et les jeux aux pères.

Ce « nous, les femmes » fait de silence et de vernis rose

Et puis je me suis souvenu, lentement, de mon monde à moi.

De cette manie que j’ai de servir tous les hommes de la tablée sans tenir compte de ma propre faim.

De ce réflexe d’arracher l’éponge de leur main quand ils m’aident à faire le ménage.

Du temps qu’il m’a fallu pour comprendre que je n’étais pas responsable des choses faites sans mon consentement à mon corps ; qu’avoir des formes de femme ne justifiait pas la monstruosité de l’autre.

Merde.

Cette violence faîte de la femme envers la femme est sans doute la pire, car elle est devenue banale. Elle est là, insidieuse, dans le quotidien, dans les habitudes, dans nos têtes. Il faut beaucoup de lucidité, de remise en question pour déconstruire l’identité qui nous a été donnée. En tant que femme, il faut savoir se battre contre les lois sexistes, contre le harcèlement sexuel, contre les remarques lourdes qui te renvoient à la face ta condition d’objet. Mais avant tout, je pense qu’il faut se battre contre nous-mêmes. Enfin, pas nous, mais cette idée du « nous, les femmes » qui n’est fait que de silence et de vernis rose. Au terme de ce travail, peut-être arriverons-nous à prendre la place qui nous revient et à élever la voix au même titre qu’un autre. Peut-être que la petite fille, la petite dernière, ne s’arrêtera jamais de parler haut et fort….

 

R., 19 ans, Toulouse

Crédit photo Gratisography

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