Le jour où j’ai découvert la France

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Après avoir vécu deux années sans ma mère, mon père nous a annoncé qu’on partait la rejoindre ! C’était le 9 janvier 2005. On allait donc prendre le bateau, traverser la mer Méditerranée et atterrir sur le port de Marseille avec quelques petites affaires en main, assez lourde à porter à 12 ans. Ma sœur ne faisait pas partie du voyage. Elle est restée chez ma grand-mère. Ce n’était que provisoire, une affaire de six mois, je ne l’ai revu que quatre ans après.

Je voulais être la première de ma classe

En voiture, le décor a changé, l’excitation était là ! Nous étions donc en route pour la petite pièce (enfin ça ressemblait vachement à une cave) chez la cousine de ma mère dans laquelle nous allions vivre quelque temps. Inscriptions au collège faites pour mon frère et moi ! Le problème c’est que je ne savais même pas tenir le cahier du bon côté ! Ah oui en France on écrit de la gauche vers la droite ! Et puis les gens s’expriment tellement vite ! Pour répondre à une question simple ou demander quelque chose il me fallait penser d’abord en arabe, réfléchir à comment traduire ça en français, puis essayer de le dire sans faute… Waw quelle galère.

Je n’avais plus aucun repère. Je n’avais jamais vu des personnes aussi noires de ma vie. Il y a des machines partout ! C’est un autre monde. Je me suis mise assez rapidement au travail, j’avais beaucoup de vocabulaire à apprendre, je connaissais les choses mais je ne savais pas les dire. Je voulais être la première de la classe comme je l’avais toujours été. Je voulais qu’ils sachent que je ne suis pas nulle même si j’en avais l’air à ma façon de parler. Fin du trimestre en 6ème, des satisfactions et un déménagement. Il y en a eu au moins neuf de déménagements qui ont suivis (la cave infestée de rats, les chambres d’hôtel, etc.)

A part le fait que je n’avais pas vraiment d’amis, que ma sœur me manquait, qu’on avait peu de moyens pour manger, que le collège se situait maintenant à une heure de mon « domicile fixe » ou qu’on dormait sur des cartons, le gros problème c’est que mon père s’est fait raccompagner à la frontière ! Ah oui j’ai oublié de mentionner qu’on était clandestins et qu’il fallait faire attention à chaque pas. Mais voilà il s’est fait coincer. Un contrôle de papiers au marché de la Plaine, il travaillait là-bas trois fois par semaine, il aidait un monsieur qui lui donnait 20 euros à chaque fois. Mais il n’était pas le seul à travailler, tous les dimanches, avec mon frère on décollait tôt pour la même chose. Finalement, suite à une intervention du collège dans lequel nous étions scolarisés mon frère et moi il a été libéré. Ouf !

Tout quitter, tout reconstruire

Huit ans sont passés et les choses ont bien changé. Il a fallu tellement d’efforts, je m’étonne encore quand je repense à ce quoi nous avons dû faire face et comment cela se fait-il que nous nous en sommes sortis ! Je me suis posée une centaine de fois la question : qu’est-ce qui a poussé mes parents à quitter leur belle maison en Algérie, leurs voisins et amis, leurs familles pour venir s’aventurer dans un pays étranger avec deux enfants et sans aucune certitude ? Ils avaient pris beaucoup trop de risques à mon goût, je les détestais à cause du froid, de la faim, de l’insomnie et surtout à cause de la peur permanente. Avec le temps j’ai compris qu’ils voulaient juste être libres et que ça n’avait pas de prix. En fait ils avaient un courage exemplaire pour tout quitter et tout reconstruire.

Qu’est-ce que j’ai appris de mon parcours ? Que des milliers de gens se battent en silence. Est ce que cela m’a rendu plus forte ? Oui et non. En tous cas heureusement que les gens que je croise tous les jours ne se doutent pas de ce parcours, je n’aimerais vraiment pas voir et lire dans leurs yeux : « la pauvre… » ! Sachez tous qu’en Algérie je n’aurais jamais pu envisager de mener une vie de femme indépendante, j’aurais vécu la vie que tout le monde attendait de moi, la vie que je ne voulais pas.

Lou, 20 ans, étudiante, Marseille

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