La grande désillusion

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Je suis une enfant de la classe moyenne, née dans les années 90. Comme beaucoup de ma génération, j’ai joué à l’épervier, participé au marché noir de billes dans la cour de récré, désiré ardemment des chaussures avec des semelles qui s’allument quand on marche, et bien sûr à moi aussi on a un jour demandé ce que je voudrais faire «quand je serais grande»…

Alors aujourd’hui, fraîchement diplômée d’une licence sans valeur dans le monde professionnel, après m’être « visiblement » trompée de voie et alors que je touche du doigt la majorité internationale, on me demande de faire des choix. On me dit de tous côtés qu’est venu le « temps des décisions » et soudain, tout a un désagréable goût de bilan.

Quand fait-on partie des « grands »  ?

Mais la question que je me pose c’est : quand fait-­on partie des « grands » ? Quels sont les critères qui nous assignent d’office à cette indésirable catégorie : avoir une quantité supérieure ou égale à trois cheveux blancs au centimètre carré sur le crâne, faire des cures de vitamines à chaque changement de saison, remplir tout seul ses papiers pour le CROUS, ou pire avoir déjà tout un tas de … oserais-­je le dire… responsabilités ? Comment est-­il possible que ce soit déjà maintenant ?!

Nos premières années d’études ­ pourtant ponctuées de journées interminables, de périodes d’examens en pointillé, de séquestration sociale en attendant les bourses ­ sont passées à une vitesse folle et c’est comme si au milieu de tout ça, on avait oublié de grandir. Mais à l’heure des remises en question, on nous rappelle qu’il y a un âge butoir où aller à la fac environ quatre jours par semaine et faire acte de présence à ses examens semestriels ne suffisent plus pour faire bonne figure. Désormais, vous vous devez d’avoir des projets d’avenir et de carrière concrets, si vous ne voulez pas faire mauvais genre.

Votre jeunesse insouciante a une date de péremption, celle de vos 25 ans. A priori, j’ai encore quelques années de répit devant moi, mais le temps passe vite et je sens qu’il va m’en falloir pas mal avant de me faire à la dure réalité de la vie, alors autant commencer à me préparer mentalement dès aujourd’hui.

Lâcher prise… et ne plus se projeter

Voilà comment on se retrouve à 20 ans à devoir décider de ce que sera notre vie, alors qu’on est encore tout juste capable de choisir quelle sauce mettre dans notre Kebab post­festivités sans se laisser ronger par la sensation d’avoir fait une irréparable erreur. Pourtant, nous vivons dans une société qui nous incite à être libre, à consommer, à voyager ; qui nous exhorte d’être l’acteur de notre vie. Nous croulons sous un monticule de choix, de possibilités, qui finalement nous étouffent plus qu’elles ne nous libèrent. Et parce qu’on a grandi dans un monde où l’on nous a depuis notre plus jeune âge poussés à être exigeants, à en vouloir toujours plus, à ne pas se contenter de ce qui nous tombait dessus, mais au contraire à provoquer la chance et les opportunités, on se retrouve dans l’incapacité de choisir… parce que favoriser une option reviendrait à renoncer à toutes les autres.

Dans cette course consumériste à la vie et aux expériences, on reproche à ceux qui « réfléchissent trop » de ne pas savoir profiter de l’instant présent. On nous rabâche les oreilles de « Carpe Diem » et de ce genre de conneries longueur de journée, en nous vantant les bienfaits d’un épicurisme « modérément modéré ». Alors on essaye, on lâche prise et on se rend compte que ça n’est pas si mal en fait, c’est plaisant, grisant, un peu trop même. Si bien que, maintenant dopé à « l’instant présent » et au « bonheur immédiat », on en vient à être incapable de se projeter.

Et puis après tout, à quoi bon essayer ?

Encore une chance de remonter l’échelle sociale ?

C’est vrai, si l’on en croit l’Éducation nationale, le Pôle Emploi et toutes ces boîtes où l’on pose nos minables CV d’étudiants chaque trimestre ­ sans jamais obtenir une quelconque réponse ­, il n’y a pas de boulots pour nous, parce que : « Hé, tous les débouchés sont bouchés, voyez­-vous ?! » On nous forme à des diplômes qui ne nous mèneront nulle part ailleurs qu’au chômage.

Une révélation qui tombe comme un couperet sur nos illusions, ou ce qu’il en restait, et qui a priori, ne nous donne pas beaucoup de raisons de nous réjouir ou de retenter « l’expérience de la projection », parce c’est tout simplement déprimant. Cependant, si par miracle on décroche un entretien, après nous avoir cuisinés pendant 45 minutes et nous avoir forcés à rire à des blagues plus que limites , on nous apprend que non, nous ne trouverons rien avant longtemps. Parce que oui, on ne nous a pas menti : pour réussir, il faut des diplômes. Mais on a juste oublié de nous mentionner que les diplômes ne suffisent pas, parce que pour décrocher un emploi il faut de l’expérience, oui, cette même expérience qui s’acquiert en travaillant… Vous voyez le cercle vicieux ?

Alors il faut nous y résoudre : non seulement nous avons très peu de chances de décrocher le travail de nos rêves, celui qu’on nous a tendu comme une carotte au bout d’un bâton pendant des années sur les bancs de l’école pour qu’on reste bien sagement assis à notre place. Mais en plus, nous n’aurons pas non plus ce poste prometteur et valorisant de « plongeur extra pour le wok du quartier de la gare », parce que quelqu’un d’encore plus sur­qualifié que nous l’occupe déjà, en rêvant, mais pas trop fort, d’un avenir meilleur.

Après il nous reste toujours l’option du bon vieux « piston », mais si l’on sort du trou du cul du monde, si l’on n’est pas « le fils ou la fille de », a-­t-­on encore une chance en travaillant dur et en partant de tout en bas, de remonter l’échelle sociale comme au temps de nos grands-parents ? Il semblerait que non. Ou peut-­être bien que oui, si vous êtes cette personne sur 100 millions, si vous êtes ce chanceux qui a tiré les bonnes cartes, qui a gagné cette opportunité comme on gagne à la loterie, et donc certainement pas au mérite.

S’épanouir au travail, impossible ?

Dois-­je me résoudre à devenir un Tanguy ou pire, un parasite (c’est selon votre degré d’optimisme), et à vivre au crochet des mes parents jusqu’à la fin de mes jours ?

J’ai parlé de toutes ces appréhensions, ces inquiétudes, à ceux qui m’ont un jour demandé : « Et toi, qu’est­ce que tu voudras faire quand tu seras grande ? » Naïvement, j’ai cru qu’ils pourraient me rassurer, eux, qui n’avaient pas trop mal réussi leur vie. Mais j’aurais peut-­être dû m’abstenir… parce que j’ai eu le droit à la réponse démoralisante au possible que voici : « Tu sais, la plupart des gens ne s’épanouissent pas dans leur travail, ça n’est pas fait pour ça, c’est en dehors qu’on le fait. » Le tout énoncé sur le ton le plus blasé qui soit. Alors pourquoi nous a-­t-­on laissé croire ou même juste dire qu’on pourrait un jour être astronaute, artiste ou président ? Pourquoi ne pas nous avoir giflés à ce moment-­là pour nous remettre directement les yeux en face des trous, plutôt que de faire ça 15 ans après avec cette répartie aussi insensible qu’irrévocable ?

En y réfléchissant, on passe la moitié de sa vie à dormir, et quasiment toute l’autre moitié à travailler. Alors combien de temps nous reste­-t-­il au juste, quand on a fini de trimer et de dormir juste assez pour être capable de retourner à la tâche ? Le quart du quart de notre vie pour être heureux ? S’il est nécessaire pour (sur)vivre que nous passions autant de temps au travail, comment peut-­on renoncer à s’y épanouir ? Comment quelqu’un de sain d’esprit peut-­il se résoudre à s’emmerder la moitié de sa vie alors qu’elle débute à peine ?

Alors pardon, mais non merci. J’ai à peine plus de vingt ans, j’ai toute la vie devant moi, et je n’arrive pas à me résoudre à ça. J’ai envie de m’offrir ce luxe d’avoir un peu d’ambition. Si je ne peux pas me le permettre maintenant quand pourrai­-je le faire ? Quand j’aurai déjà un emploi stable, un avenir garanti, un compte en banque bien fourni ? Oui, autant dire jamais.

Tout est risqué… Sortir de notre lit chaque matin, puis de chez nous, prendre les transports, s’attacher à des gens, leur faire confiance, s’autoriser à avoir des émotions, lâcher prise… Tout, tout, tout. Donc tant pis si de nos jours, avoir de l’ambition, c’est être irresponsable et prétentieux. Tant pis si je rêve, si je me fourre le doigt dans l’œil, si je passe pour une geignarde immature qui n’a pas le sens des réalités.

Oui, je ne suis sans doute pas l’exception qui confirme la règle, mais perdu pour perdu, je vais au moins essayer !

Lola G, 21 ans, étudiante en cinéma et audiovisuel à Montpellier

Crédit photo Ryan McGuire

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3 RÉACTIONS
  • Alex M 12 juin 2015

    A Lola G.
    Bonjour Lola
    Tu te demandes « quand fait-on partie des grands ? ». A mon avis (quantité inférieure à trois cheveux blancs au centimètre carré sur le crâne, mais chez moi çà s’appelle la calvitie liée à l’âge : je suis sur ce site parce que ta question est citée dans mon journal), c’est déjà fait, depuis la première décision que tu as prise personnellement sans demander l’autorisation de papa-maman (ou de ton tuteur si tu n’avais ni papa ni maman). Et ce n’est pas d’aujourd’hui que tu as eu à décider et que tu as fait des choix : à partir de tes amours-amitiés de l’époque, de tes goûts de l’époque, de ce que tu savais à l’époque, des moyens financiers dont tu pensais disposer à l’époque, etc.etc. Le « temps des décisions », ce n’est pas UN moment magique, c’est tout le temps.
    Te projeter, c’est tout le temps aussi. Re-à mon avis, mieux vaut ne pas se projeter à une échéance trop lointaine : le coup à venir (on peut aussi appeler çà la première étape), et le coup suivant. Après, la vie autour de toi change : ne pas oublier de regarder souvent, et de recaler ta route si besoin : il y avait une route, puis l’orage, et aujourd’hui un éboulement.
    Avoir de l’ambition (pour ta vie personnelle et ta vie professionnelle), et au moins essayer… çà ne me paraît pas immature. En décidant quel premier pas réaliste faire vers ton ambition, à partir de qui tu es aujourd’hui : ceux/ce que tu aimes, ce que tu sais (et on dirait que tu sais écrire)

    Go, go, Lola go… 🙂

  • Lola Garcia 20 juin 2015

    A Alex,

    Merci d’avoir pris le temps de me lire, et surtout de répondre à mes questions, à cet appel lancé à l’inconnu et à ses réponses. Tout ce que vous dites me semble tellement juste, que je ne vois rien à y ajouter. Vous parlez sans doute par expérience, une expérience que je n’ai pas encore, ou du moins que je suis encore en train de construire, comme vous le dites, à chaque projection au coup par coup, à chaque choix que j’ai pu ou pourrais faire encore, aussi minime soit-il. Puisse le temps et mes choix, me donner votre clairvoyance.

    Bonne continuation à vous aussi Alex ! 🙂

  • Sylvain C 26 juin 2015

    Hello 🙂

    Etant dans une période plus ou moins similaire (21 ans, classe moyenne, diplômé dans quelques mois si tout se passe bien) j’approuve le contenu de l’article.S’épanouir au travail paraît effectivement un rêve interdit, parce qu’après tout, on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre !
    Alors pourquoi choisir tel ou tel domaine d’études par intérêt ? Peut-être que ceux qui nous donnaient ces conseils ne se doutaient pas qu’une résignation mêlée d’impuissance s’installerait progressivement dans nos vies. Toujours est-il qu’on tombe de haut quand on se retrouve lâché dans la nature. Car le temps, lui, ne s’arrête pas pour nous permettre de prendre du recul. Et sans bourse CROUS, il faudra (très) vite trouver des moyens de manger chaque jour sans rester chez papa maman, au risque d’être un boulet qui n’a pas su se prendre en main. Comme tu dis, nos proches aimeraient nous voir vivre confortablement avec un emploi stable, et tout le monde poursuit inlassablement cette situation par procuration. Mais qu’il est dur de travailler à des projets réjouissants quand on utilise 90% de notre temps d’éveil pour boucler les fins de mois…
    Alors on prend des décisions à court terme, en espérant de meilleurs lendemains, mais la routine s’installe vite, et l’autoroute de la précarité n’a pas autant de sorties qu’on s’imagine.

    Les soirées entre amis sont pleines de « Et toi, tu fais quoi dans la vie? » On y répond en général par ce qui nous occupe la majorité de notre temps : le boulot. Chacun y va de sa petite prose pour expliquer un job qui bien souvent l’intéresse aussi peu qu’il n’intéresse ses interlocuteurs. Le pire étant que ces réponses insipides sont socialement plus acceptables qu’un « je suis sans emploi », ou « en ce moment, je prends un peu de temps pour moi ». Car quand on est sans emploi, on est en danger. Il faut stopper l’hémorragie au plus vite. Si la situation persiste, on glisse effectivement dans la case parasite. Tout un programme…

    Est-ce cela le vrai monde ? Suis-je fou de me souhaiter autre chose qu’un quotidien sans saveur pendant plus de 40 ans, en espérant qu’aucun cancer ne me volera ma retraite ?

    Aujourd’hui, pour y échapper la route est semée d’embûches quand on n’est pas un arriviste (et qu’on ne veut pas l’être !). Comment faire pour ne plus voir notre vie suspendue à des emplois provisoires que l’on subit en serrant les dents ?

    Pris dans le tourbillon des études, on ne s’est finalement jamais vraiment demandé ce qu’on aimerait faire, et il est impossible pour un adolescent d’imaginer ce que c’est de faire un travail pendant toute une vie. On s’est simplement dirigés au cours de notre scolarité, autant à tâtons que par choix précis, vers une case bien rangée du monde du travail. Et, si on a de la chance, cette case a encore un peu de place pour nous accueillir à la sortie. Pas sûr en revanche qu’elle nous plaise, mais il est trop tard.

    Personnellement, quitte à en baver sérieusement, je suis tenté par la voie de l’autonomie. Alimentaire et, bien plus dur, immobilière. Un retour à l’ancienne, en quelques sorte.
    A quoi ressemble une vie sans devoir mettre un réveil tous les matins ? Quels peuvent en être les conséquences sur le plan des relations sociales ?

    A notre âge tout fait peur, et la peur est mauvaise conseillère. Surtout quand il s’agit de faire les premiers choix, car ceux-ci semblent décisifs. Mais justement, a-t-on vraiment le choix ?
    Je le pense autant que je l’espère.

    Bonne chance pour la suite

RÉAGIS