Je rêve d’une société sans Dieu ni maître

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Je travaille dans une maison d’édition créée dans les années 1930 à partir d’un mouvement chrétien ouvrier. Education populaire, catholicisme de gauche, syndicalisme, union des travailleurs, protection sociale et bien commun sont les maîtres-mots qui imprègnent la philosophie de ma boîte, de mon patron et des livres que nous publions ensemble.

Difficile de concilier mon point de vue avec celui de mon employeur

Attachée à des idées plus radicales, sensible aux révoltes et aux luttes menées par les quelques anarchistes qui œuvrent encore dans note pays, j’ai souvent bien du mal à concilier mon point de vue avec celui de mon employeur. Difficile d’assumer ce quotidien quasi-schizophrénique où je discute avec des prêtres et des bonnes sœurs pendant la journée et rêve à une société « sans Dieu ni maître » le soir. Difficile de travailler avec des auteurs catholiques, de publier des livres main dans la main avec des responsables syndicaux ou des membres du parti communiste alors que je nourris depuis l’adolescence une méfiance certaine envers les organisations politiques et fréquente aussi bien des anarchistes que des amis de droite profondément patriotes. Difficile donc, de publier des livres qui soutiennent tous la même et unique philosophie de gauche, profondément attachée à la valeur travail.

Je n’ai jamais voulu considérer le travail comme un pilier essentiel de ma vie et je ne pense pas que mes contemporains s’émanciperont par le travail, quand bien même vivrions-nous dans un monde où les lois Macron et El Khomri n’auraient pas cours. Je me méfie des syndicats, « partenaires sociaux » de l’État, partenaires du pire, donc, qui n’en finissent pas de pleurer la mort du monde ouvrier et de sa prétendue « fierté » et qui tuent dans l’œuf tout élan révolutionnaire au cours des diverses marches, manifestations et rassemblements qu’ils cadrent parfois mieux que la police.

Le travail : indispensable à l’existence, mais pas au bien-être

Le travail, à mes yeux, n’est pas une valeur. Il ne se mérite pas. Il n’est pas un trésor à protéger, comme le seraient, pèle-mêle, l’amitié, l’amour, l’art, le débat, l’éveil intellectuel des uns et des autres. Le travail est une chose plus ou moins agréable, plus ou moins pénible, plus ou moins violente ou rassurante sans laquelle nous ne pouvons survivre en société. Le travail est indispensable à l’existence, mais pas au bien-être.

C’est pourquoi je prends toujours garde à ne pas y mettre trop d’affect, trop d’espoirs, trop de temps surtout. Veillant à ce que mes journées ne s’arrêtent pas à l’heure où je quitte le bureaux, à ce que les liens que je tisse, les amitiés que je noue, soient les plus divers possibles, loin du monde de l’édition, du syndicalisme ou de la gauche chrétienne, loin de l’univers de mon travail donc, et proche du mien. Ma grande peur étant de m’enfermer dans le milieu politique relativement homogène dans lequel baigne mon entreprise et nos collaborateurs. D’oublier qu’il est bon de discuter avec de gens de droite, des protectionnistes anti-européens ou des punks libertaires, chose que la sphère de l’édition parisienne de gauche permet peu de faire.

Libre de ne pas considérer mon bureau comme l’endroit où je me sens le mieux

Et pourtant – il s’agit là d’être honnête – c’est bien parce que mon employeur et mes collègues nourrissent une vision profondément humaine du travail qu’il m’est possible de circonscrire mon activité à la place que je désire lui réserver. C’est parce que nos livres et nos pratiques tendent à ne jamais couper le travail du sens qu’il produit, à ne jamais en faire un réflexe ou le rouage d’un système de production excessif et malade, que je ne sens pas peser sur moi la pression du rendement, les injonctions à me montrer toujours plus efficace, toujours plus disponible, toujours plus corvéable. C’est parce que cette boîte est telle qu’elle est que je m’entends si bien avec mes collègues, que nos discussions sont aussi vives et sans contraintes et que me sens libre de ne pas cacher les nombreux désaccords qui m’opposent à la ligne éditoriale de notre maison d’édition.

Sachant que je ne trouverai jamais de travail cadrant précisément avec mes idées politiques, et que là n’est pas mon but, je considère comme une véritable chance de fréquenter un milieu professionnel qui a le mérite d’aiguiser sans cesse mon sens de la contradiction et mes envies de révolte, bref de ne jamais me laisser en repos. Et la liberté qu’on m’accorde au quotidien dans la manière de mener à bien la réalisation d’un livre est celle qui me fait accepter sans rancune maladive le petit salaire que je gagne et les heures de lecture parfois prises sur mes week-ends.

 

Je ne pense pas porter sur mes conditions de travail un regard ni complètement cynique ni complètement naïf, et je pense estimer à leur juste valeur les avantages et les contraintes que mon emploi implique dans ma vie quotidienne. L’important étant que : je fais le métier que j’aime et je ne me vois pas en faire d’autre ; mon travail sert à la production et à la mise sur le marché de livres, et ce n’est pas la chose la plus dégueulasse ; je suis libre de ne pas considérer mon bureau comme l’endroit au monde où je me sens le mieux, libre de laisser le travail à la place qui est la sienne : en marge de la vie.

 

Marianne, 24 ans, assistante d’édition, Paris

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