« Tu ne trouveras jamais de travail si tu ne t’habilles pas comme une fille »

Job pixabay
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Mon combat contre les remarques sexistes a commencé à l’école primaire quand, alors que je n’avais que des amis masculins, on me refusait mon identité de fille. Je ne pensais pas avoir encore affaire à ce genre de réflexion une fois à l’université. Et pourtant…

Le look de l’emploi

Je me suis retrouvée dans un atelier de professionnalisation obligatoire où j’étais sensée apprendre à établir le CV parfait, la lettre de motivation parfaite et surtout apprendre à réussir n’importe quel entretien d’embauche. Le premier problème est rapidement tombé : visiblement, je n’étais pas une fille. C’est ce que semblaient dire mes vêtements.

Comment doit-on s’habiller exactement pour être considérée comme une fille ? Et dans quel cas est-on « trop » habillée comme une fille ?

Parce que moi je n’ai rien contre les codes, mais il faut juste qu’on me les explique.

En six mois, j’ai vécu tellement de situations contradictoires que même mon amour des paradoxes en a pris un coup. Si j’en croyais les différents donneurs de leçon, je n’étais pas une fille au travers de mon look, mais si j’étais recrutée un jour grâce à ma féminité, ce n’était pas très glorieux. Donc ? Je dois m’habiller « comme une fille », mais si jamais je décroche un boulot, ce ne sera pas pour mes compétences mais pour l’excitation que je créerais chez le recruteur ?

Oui, on en était à peu près là. Et plus j’écoutais notre formatrice parler, plus j’étais convaincue d’une chose : le féminisme allait mal !

Pour décrocher un job : une jupe et des talons

Et puis, ça voulait dire quoi « comme une fille » d’abord ? Elle savait qu’aujourd’hui les femmes aussi portaient des pantalons ? On s’était tellement moqué de moi quand j’avais eu l’audace de porter une robe que j’avais arrêté, pour qu’on m’oublie un peu. Et là, on venait me répéter que je devais porter une jupe et des talons pour trouver une place en entreprise. Ecoutant mollement ce discours qui menait à mal ma vision des femmes et de la liberté, j’étais convaincue d’une nouvelle chose : si le travail ne représentait que le monde de l’entreprise qui recrutait sur apparence, je ne voulais pas travailler.

On me demandait de nier la personne que j’étais et je m’en savais totalement incapable, pourtant, une semaine plus tard, je suis arrivée à ma simulation d’entretien d’embauche fagotée comme cette fille que je n’avais jamais été, vacillante sur des talons horriblement inconfortables et mal à l’aise dans une jupe que j’avais toujours trouvé un peu trop courte.

J’ai joué le jeu, la mascarade qu’on me demandait, et voilà qu’on trouvait un autre problème : mon CV ne valait rien. Je n’avais pas su mettre en valeur mes expériences. Moi, je connaissais le vrai problème : du haut de mes dix-neuf ans, je n’avais aucune expérience qui méritait qu’on s’y intéresse. Et c’était bien normal. Je venais déjà de mentir sur mon apparence, je refusais de mentir sur ce que j’avais fait. Principalement parce que j’étais fière de ce que j’avais déjà fait, surtout de mon été passé à l’usine, à travailler pour me payer cette année d’étude où on m’apprenait de telles stupidités.

Vendre une personne que l’on n’est pas

Alors j’ai quitté la simulation. Parce que je réalisais que j’étais quelqu’un, quelqu’un avec une histoire, avec un vécu, une personne pleine de bonne volonté. Et c’est ça que j’avais envie de montrer, je voulais qu’on m’accepte pour ça. Et si le système dans lequel j’évoluais jusque-là ne voulait pas de moi, très bien, je ne voulais pas de lui non plus.

En retrouvant mon appartement, ce jour-là, j’ai balancé ma jupe à la poubelle, j’ai rangé mes escarpins dans un coin de mon placard et j’ai apprécié cinq minutes de silence, cinq minutes d’existence pure loin du monde hypocrite.

Cette journée a rendu les choses différentes. J’ai bien évidemment été gratifiée d’une mauvaise note à mon atelier de professionnalisation, mais pour la première fois de ma vie, un neuf sur vingt me faisait plaisir, parce que j’avais su être honnête avec moi-même et désormais je savais très bien ce que j’allais faire de ma vie. Et ce n’était surement pas vendre une personne que je n’étais pas. J’allais acquérir de l’expérience, développer mes aptitudes et un jour on m’embaucherait pour qui je suis et pour ce que je serais capable de faire et d’apprendre. Je rêvais de travailler pour et avec les autres. Je refusais de les utiliser pour avancer dans une carrière qui me dégouterait.

Six mois plus tard, je quittais ma grande école et ses formations. Sans regret.

Je ne suis pas une femme parce que je joue de mes charmes

Je repense souvent à ce qu’on m’a dit ce jour-là : « Tu ne trouveras jamais de travail si tu ne t’habilles pas comme une fille ». Je ne suis pas une femme parce que je porte une jupe qui dévoile mes jambes, je ne suis pas une femme parce que je joue de mes charmes pour obtenir un entretien, je ne suis pas une femme parce que je vends ma douceur et ma sensibilité, je suis une femme parce que je refuse de faire tout ça. Je suis un être humain qui se détache de son genre quand elle cherche à convaincre quelqu’un, parce que, assise dans une salle attente, je suis une candidate comme les autres.

Et je trouve que cela devrait être normal.

J’aurais quand même aimé que la formatrice assiste aux vrais entretiens que j’ai réussis depuis. Juste pour qu’elle voit que la personne que j’étais, que ma motivation et mon expérience vécue étaient suffisantes pour une jeune étudiante de dix-neuf ans, et que je n’avais pas besoin de ma jupe.

 

Léna, 19 ans, volontaire en service civique, Lyon

Crédit photo Pixabay

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