Aujourd’hui, j’ai mis une jupe

Jupe
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Depuis 5 mois, je travaille en tant qu’assistante pédagogique dans un Collège classé Rep+, à Nanterre. Depuis 5 mois, je côtoie une tranche de la population française que je vois de loin habituellement, depuis ma fenêtre de banlieue reculée, et mon statut d’étudiante en droit. Depuis 5 mois, je constate un clivage homme/femme bien prononcé, œuvre des collégiens même, pour eux et contre eux. Depuis 5 mois, je bosse dans une bulle reculée de la société ; du moins, de la société des mass media. Depuis 5 mois, je me sens à la fois proche et éloignée des collégiens avec lesquels je travaille.

Proche, parce que je les comprends, je partage beaucoup de leurs valeurs, je connais leur langage et leur façon particulière de se « ranger » dans la société, qui consiste à s’exiler : ni français, ni arabe, ni collégien, ni jeune, ni rien.

Eloignée parce que même si je comprends leur approche du monde, elle m’énerve. Elle m’énerve, parce que j’aurais pu avoir la même, mais que j’ai pu m’en défaire. C’est pourquoi je pense qu’ils peuvent le faire aussi.

Je suis cette Roumaine hors cliché Roumaine

Un mercredi matin, alors que je faisais du soutien en anglais auprès d’un groupe de jeunes filles, l’une d’elle m’a demandé mon origine.

Il y a 4 ans, jamais je ne me serais offusquée de cette question, moi qui brandissais à chaque occasion le drapeau de mon Bled. Mais aujourd’hui, je ne trouve pas cela normal.

Je lui ai fait remarquer l’étrangeté de sa question, qui en plus d’être hors sujet, était non avenue. Elle m’a, en substance, répondu : « Je demande toujours l’origine de quelqu’un. C’est important pour moi. Limite si je ne demande pas l’origine de quelqu’un avant de demander le prénom. »

Alors, j’ai joué à mon jeu préféré qui consiste à justement faire deviner mon origine. Portugaise, américaine, italienne, anglaise… Toutes les origines possibles et imaginables ont été proposées, aucune n’étant la mienne, mais toutes correspondant plus ou moins à mon physique : yeux verts, cheveux teints en noir (châtain au naturel), teint clair…

Mon origine ne correspond pas à mon physique. Parce que mon origine a été tachée de clichés.

Je suis Roumaine. Je suis cette Roumaine typique Roumaine, mais atypique Cliché Roumaine.

Lorsque je dis aux collégiens que je suis Roumaine, je suis amusée. Avant j’avais honte, je le cachais, ou tout simplement, j’appréhendais le moment de ce fameux : « Ah on dirait pas !!! », parfait mélange entre dégoût, surprise et questionnement.

J’ai dû, un jour, montrer mon passeport à un collégien pour qu’il me croie. Aller sur Maps pour montrer la rue où j’habitais, avant de dézoomer pour avoir une vision d’ensemble de mon quartier, histoire de leur faire voir qu’il n’y a pas de bidonvilles en Roumanie…

« Ca sert à rien d’aller à l’école, t’en feras rien »

Ici, avec ces jeunes-là, l’origine est importante. L’origine, cette allégorie du Mythe de l’Eden perdu, du pays des Pères, du pays des Racines, du pays de la Vie.

L’origine, cette construction massive, bâtie en guise de bouclier contre toute attaque extérieure, à base d’intégration, de mixité et, parfois, de réussite.

L’origine, cette chose qu’on invoque, sans la connaître, sans comprendre.

Un jeune, tête d’Arabe, Nike ou Jordans aux pieds, jogging de l’équipe de foot préférée sur le dos, sacoche et kebab… L’équation parfaite d’un « ghetto-yo », français depuis une ou plusieurs générations. D’origine algérienne, il se revendiquera arabe, abondera de « Mash’Allah, Inch’Allah, Miskine », se présentera comme Algérien et l’imposera aux autres comme la clef de compréhension de sa personne, alors qu’il a passé 3 mois au mieux au Bled, ne connaît pas l’histoire de son pays (et si c’est le cas, elle est déformée), pas la langue (par là, j’entends arabe littéraire, et/ou oral), et pourra aussi être musulman, sans avoir lu le Coran, mais sans manquer de « Jurer sur le Coran de la Mecque ».

C’est un exemple, bien sûr, aux traits grossis. Pour moi – et c’est là ma pure vision, subjective – c’est l’exemple du jeune perdu. A cheval entre deux mondes : celui dans lequel il vit et celui dans lequel il aimerait vivre. Il n’a ni l’un ni l’autre. Il n’a rien. Si ce n’est cette représentation de lui-même qu’on lui attribue et qu’il s’attribue, de jeune arabe. De jeune « de tess », de jeune qui galère, de jeune pour qui, de toute façon, « ça sert à rien d’aller à l’école, tu n’en feras rien ».

Bref. Ces jeunes « paumés » sont souvent à cheval entre deux éducations aussi, l’éducation de l’école de la République française « indivisible, laïque, démocratique et sociale », pour reprendre les termes de l’article 1er de la Constitution ; et l’éducation de la maison, qui peut être fabriquée à base de machisme, de misogynie, d’une certaine haine-souffrance envers la Société française, mais aussi de précarité entendue très largement.

Alors, aujourd’hui, quand j’ai mis une jupe, je me suis sentie mal.

« T’es bonne ! »

Quand je suis arrivée ici, on m’a tout de suite collé l’étiquette de la « babtou ». On m’a « validée » (merci B2o) physiquement et on m’a mis dans la case des Fragiles. Mais des « bonnes fragiles ».

Vu que je suis blanche, je suis Française. Vu que je ne porte pas de jogging, je suis Française. Vu que j’ai un langage « soutenu », je suis Française. Vu que je suis étudiante, je suis Française. Bref, je suis Française, blanche, fragile, et bonne.

BONNE.

Je ne porte pas des hauts amples, des pantalons larges, des tuniques pour cacher mes formes, comme les collégiennes et les surveillantes.

Je ne vais pas mettre de décolleté et du moulant non plus. Disons que je m’habille plutôt « casual », avec des gros pulls, des choses confortables, et je me maquille régulièrement. Bien sûr, il peut m’arriver de mettre des talons, mais c’est rare.

Les collégiennes me complimentent parfois, me disent que je suis belle, ou bien habillée, ou encore que je sens bon. Je suis une « peu-fra », le premier jour, je croyais que c’était une insulte. Mais non, je suis une frappe, une belle-gosse quoi. Ah.

Tandis que les filles vont avoir tendance à être « admiratives », les garçons auront le comportement de mecs « en chien ».

Alors ce mercredi 16 mars, comme je passais, l’après-midi, mon oral pour l’Institut de l’Engagement, j’ai mis une jupe, un blazer, des talons.  Je savais que la matinée serait difficile, cela n’a pas été une surprise. Mais je me suis sentie nue, décortiquée.

Quelques 3èmes sont entrés dans mon bureau pour me servir des « raaaaaaaaaaaie », « t’es belle aujourd’hui, qu’est-ce qu’il t’arrive », etc. Les collègues surveillantes m’ont aussi jugée du regard.

Je devenais parano. J’entendais des « shshshshshshhshshsh » sur mon passage. Remarques, négatives ou pas, je les sentais. Je sentais le poids des regards. Je sentais le poids du collège. Je sentais le poids de la misogynie gratuite.

« C’est une tepu. » Aujourd’hui, je me suis sentie plus ou moins comme tel.

Liberté Egalité Fraternité de mes couilles

La femme a sa place, l’homme a la sienne. Dès le collège. Dès 10 ans. Encore maintenant.

Entre 10h et 11h, un garçon et une fille sont entrés dans mon bureau.

Ils m’ont mis dans la confidence d’un événement de récré qui a eu pour conséquence leur interdiction d’entrer en cours. (Je suis souvent mise dans la confidence parce que « je suis cool », et que j’aime discuter avec les collégiens. Je pense être un peu vue comme le membre de la vie scolaire le plus « anti-establishment ».)

Un garçon voulait sortir avec une fille. Il a demandé à son ami de lui « arranger un coup », ce dernier n’a pas eu de meilleure idée que de prétendre sortir avec la fille en question. Le garçon amoureux a fondu en larmes, trahi par son ami, celle qu’il aime, et ses sentiments.

La cour a formé un cercle autour de lui. Juge populaire sans merci.

« Tu pleures pour une meuf que tu connais depuis 2 ans alors que tu ne pleures même pas pour ta sœur ou ton frère qui donnent ta vie pour toi. » Voici la sentence. Honte à perpétuité.

J’ai alors demandé à la fille qui m’a raconté l’histoire – elle a été en retard parce qu’elle consolait le garçon – si c’était plus normal pour elle qu’une fille pleure pour un garçon plutôt que l’inverse.

Elle m’a répondu d’un oui sans réserve, inconditionnel. Je lui ai alors demandé pourquoi des garçons ne pourraient pas éprouver des « sentiments de fille » et l’inverse.

Elle ne m’a pas répondu. Je suis donc restée sur ce « oui », sur cette réponse qui faisait écho avec mon état de la matinée. Ma tenue était inappropriée. Mais qu’importe.

Aujourd’hui, j’ai porté une jupe. Aujourd’hui, j’ai eu ma place de femme. Aujourd’hui, j’ai éprouvé des sentiments d’homme : je suis en colère. En colère contre l’éducation de ces enfants, mais aussi de l’échec de l’Education nationale, de la société, qui n’a pas su prendre dans ses bras tous ses enfants.

Liberté Egalité Fraternité de mes couilles, qui n’enseigne même pas à ses citoyens le sens d’elle-même.

Entre deux lignes écrites, je suis allée manger. A la cantine, un collégien assis à côté de moi demandait à un autre collégien :

« Tu as le droit de sortir de la cité rose ?

-Pour quoi faire ?

-Ben je sais pas, découvrir ! »

 

Andreea, 20 ans, étudiante en Droit à Paris X, Ile-de-France

Crédit photo Gratisography

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6 RÉACTIONS
  • Benjamin 29 mars 2016

    Billet très intéressant! Merci pour ce témoignage.

  • Christophe 29 mars 2016

    Bravo pour ce témoignage claire et courageux!!!
    L’école, le pouvoir politique et la création d’espoir doit reprendre de la vigueur!!

  • Salma 30 mars 2016

    Bonjour,
    ce témoignage me touche beaucoup par ce que je vis exactement la même chose et je partage complètement tout ce que t’as dis..
    Merci pour ce témoignage..

    • Andy
      Andy 30 mars 2016

      Merci à tous pour vos commentaires, qui me touchent

      Salma, travailles-tu toi aussi dans un collège? Si tu veux toi aussi apporter ton regard, n’hésite pas à contribuer sur le blog!!

  • Valentine 28 avril 2016

    Super article qui fait largement écho à ce que j’ai pu observer pendant mon service civique et notamment lors d’une de mes missions dans un collège. Et puis, ça fait réellement plaisir de pouvoir lire tes mots sur la nécessité absolue de repenser l’éducation et sa mise en œuvre. Je pense que c’est LE point primordial pour parvenir à construire une société plus saine, plus juste.

    PS : Et alors cet oral pour l’Institut ? J’espère que ça c’est bien passé !

    • Andy
      Andy 28 avril 2016

      Merci beaucoup Valentine!! Ton commentaire me fait très plaisir! Oui ça s’est bien passé ! Je suis lauréate de l’institut! Un grand merci au Jury pour avoir cru en moi! Bisous

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