Ça passe ou ça coupe…

automutilation
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Note de la rédaction de ZEP : le texte que nous vous proposons là est un témoignage exceptionnel sur l’automutilation, pratique qui s’est développée depuis quelques années, surtout parmi les jeunes filles. La description qui est faite de ce geste, un rituel devenu dépendance, peut avoir un effet de fascination. C’est pourquoi nous avons demandé à la psychiatre Marie Rose Moro d’apporter son point de vue de médecin spécialisé sur les troubles adolescents, à lire à la fin de ce texte de Luna, 18 ans :

Je dirais que c’est l’incompréhensible dépendance à la connerie… Je n’en suis pas fière mais je n’en ai pas honte non plus, de toute façon c’est comme ça alors on ne va pas épiloguer… Pour être honnête, je ne pourrais pas vous dire pourquoi ça a commencé, ni comment, ni quand et pourtant c’était là. En écrivant ces phrases, je me dis que c’est la définition même que je mettrais sur le mot dépendance.

Au début l’envie d’essayer…

C’était peut-être d’abord un test, une envie, une « découverte ». Pourquoi pas après tout, il faut bien expérimenter dans la vie et puis qui sait, ça peut aider… C’est à ce moment là que tu prends une bouffée d’air, que tu observes, que tu te lances. Il y a sa froideur, sa dureté et puis sa morsure sur ta peau fraîche, le bruit de la lame qui coulisse et enfin le léger et subtil crac de ta peau pour finir par observer de tes yeux assouvis le liquide qui s’écoule doucement le long de l’entaille… C’est bizarre, c’est pas agréable, ça picote et tu sens ce goût de métal sur tes lèvres et ta langue. Ton cerveau prend le temps de regarder ton « œuvre macabre » et finit par guider ton bras quelques millimètres plus loin pour reprendre ce protocole mais là tout change : la froideur est mordante mais enivrante, la morsure est douloureuse mais encourageante, le bruit sur ta peau devient une mélodie réconfortante, le liquide une récompense. Enfin ce n’est plus qu’agréablement bon et ta main se porte directement volontaire pour retourner à la chasse, encore une fois, un peu plus loin…

… et puis l’habitude, la honte, la culpabilité

C’est devenu une habitude, celle du soir parce qu’il n’y a plus rien qui puisse divertir mon cerveau et que tout est prêt, tout est contrôlé, tout devient rituel… Alors quand je prends du recul, que je m’observe, je me demande pourquoi ? « Tu n’as pas à te plaindre ma petite, arrête t’es ridicule et ça sert à rien… », me dit-je. Pourtant j’en ai besoin pour m’endormir, ressentir ce que fait cette simple lame sur mon bras m’est devenue obligatoire. A ce moment là, oui j’avais honte : personne ne devait voir les marques et les bracelets se prêtent bien au jeu de la discrétion. Pourquoi ? Parce que je me trouvais pitoyable de faire ça, sachant que ça ne règle rien, pire, parce que je ne pouvais pas dire ce que j’aurai aimé régler . Ensuite, c’est le moment où la culpabilité vous rend visite, comme si vous aviez besoin de ça, et alors là « Bravo !

Comme des trophées morbides

Tu ne trouves pas ça légèrement égoïste et déplacé quand même de te permettre de faire ça sachant que d’autres font appel à ça pour en finir alors que toi t’as pas envie de disparaître, que jamais t’auras le cran d’appuyer plus fort, de supporter une vraie douleur ?! » Tout s’écroule, j’en peux plus, je me trouve trop con moi plantée là au milieu de mon lit, la lame dans la main droite : je la serre en m’en faire péter les jointures, je me lèche les lèvres en attendant d’assouvir ma soif, de mettre ma conscience en mode OFF  pour ouvrir les portes à une foule de sentiments, d’émotions qui débarquent en vrac comme une armée de sauvages… Là c’est bon, j’enfonce cette lame et j’oublie jusqu’à ce que je rouvre les yeux et observe la connerie que j’ai faite une fois de plus. Allez on va les compter, un peu comme des trophées morbides…

Un moyen de se donner de la valeur

C’était comme si je marchais sur un fil : d’un côté je ne voulais pas le montrer, faut pas qu’on sache, parce que je ne voulais pas donner d’explications surtout que je n’avais aucun mobile. Mais d’un autre côté, je me prenais à réfléchir au meilleur endroit pour qu’un regard indiscret puisse se poser dessus sans que j’expose clairement cette cicatrice encore fraîche. Maintenant, je me dis que ce n’était pas un appel au secours, mais peut être juste un moyen de me donner de la valeur, une valeur ajoutée que j’étais la seule à connaître : c’était une bataille constante entre l’arrêt et finalement le soulagement irrationnel que ça m’apportait, ce besoin que j’avais à assouvir dès que cette pensée avait traversé mon esprit. Le pire est de s’observer en train de s’examiner, choisir méticuleusement quelle parcelle de son corps va avoir le droit aujourd’hui, changer mais se convaincre que chaque marque dans la chair a une signification, se promettre de ne jamais l’oublier, et le plus souvent c’était comme une punition : je n’étais pas à la hauteur de ce qu’on attendait de moi, ou plutôt je croyais qu’on me le demandait…

Tout faire sortir, s’échapper

Je me promettais qu’en faisant cette trace je me souviendrais de ne plus être comme cela et de mériter les gens qui m’entouraient, d’être à leur hauteur. C’était comme une preuve que j’avais raté et cette marque me disait pourquoi j’avais échouée. Je sais, c’est bizarre, incompréhensible sûrement pour vous, mais pendant tout ce temps je pense que ça m’a aidé, ça a été une béquille. Pendant ces quelques minutes chaque soir, ces gestes ont été un moyen d’échapper à tout ou du moins de tout faire sortir en vrac, sans cohésion, sans m’apporter la moindre compréhension malheureusement, mais ça me permettait d’évacuer, et ça ça n’a pas de prix.

Encore maintenant j’ai des traces de cette période de ma vie, je ne les cache pas, ça fait partie de moi… Je ne l’oublierais jamais et ne pourrais le faire. Cependant ce n’est pas un comportement qu’on peut juger au premier abord parce que chacun à ses raisons et surtout ses solutions pour gérer ses problèmes alors on peut s’abstenir des remarques du type «  Si ça t’amuses de te découper… Ah sympa la croix… ». C’est juste l’incompréhensible dépendance à la connerie… puisque toute dépendance est censée être une connerie pour soi-même… Enfin, c’est une lutte de chaque instant afin de ne pas replonger, un combat à mener mais prendre du recul et essayer de mettre des mots sur ce geste reste encore le meilleur remède…

Luna, 18 ans, étudiante, Lille

L’analyse de Marie-Rose Moro, pédopsychiatre et directrice de la Maison de solenn :

L’automutilation est une pratique qui s’est développée ces dernières années et qui est plus fréquente chez les filles qui attaquent leurs corps et cherchent à diminuer l’angoisse en faisant couler leur propre sang. C’est effectivement une dépendance qui comme toutes les dépendances est tenace et elle vous choisit autant que vous la choisissez. Elle devient indispensable et on a très vite de grandes difficultés à s’en passer. Elle vous oblige à répéter souvent selon le même rituel des gestes qui parfois font mal mais toujours donnent l’illusion d’apaiser jusqu’au moment où on devient dépendant de ce geste, angoissé si on ne peut le faire dans les conditions habituelles et dans la contrainte absolue de le répéter pour se sentir exister. Il est important de ne pas rester seul (e) avec cette dépendance, d’en parler, de consulter, de sortir du cercle vicieux qui oblige à recommencer et parfois à se faire de plus en plus mal, de prendre de plus en plus de risques pour sentir l’apaisement éphémère et parfois dissimuler ce qui est derrière, comme des inquiétudes ou des idées noires. Soigner ce qui est caché et endormi par l’automutilation permet d’arrêter de se faire mal et ensuite on réapprend progressivement à se passer de ce geste, de cette attaque de son corps. On réapprend à protéger son corps.

Illustration par l’auteur (Luna)

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1 RÉACTION
  • Skriloux 30 mai 2014

    C’est terriblement véridique comme témoignage, et même si vous dites que ce sont souvent les jeunes filles qui en souffrent, beaucoup d’autres personnes sont touchées, de tout âge et des deux sexes. Parfois, même avec un accompagnement et de l’aide, ça reste difficile de sortir de cet enfer. Il suffit d’une fois, d’une occasion pour replonger.

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