Carnet de voyage avec la jeunesse cubaine

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Le voyage est long. Après une escale interminable à l’aéroport de Moscou, puis 12 heures de vol, on se pose sur le sol cubain. La Havane… je l’ai rêvée et nous voilà projetées dans cette atmosphère particulière. C’est un voyage dans le temps, comme si ici tout s’était arrêté en 1959, au lendemain de la révolution. A peine sorties de l’avion, des Cubains nous accostent. On comprendra vite que pour deux filles, voyager seules facilite les échanges. Où que l’on soit, quoi que l’on fasse, tout est prétexte pour venir nous parler. Dans un café, sur la plage, dans la rue… Les Cubains nous parlent, se posent avec nous, une heure ou deux, voire plus. C’est l’occasion de faire de belles rencontres, notamment avec de jeunes Cubains qui nous font part de leurs pensées, alors que la liberté d’expression est limitée, voire prohibée dans le pays.

Nous pensions savoir avant de partir à quoi nous attendre. Nous connaissions l’histoire, la pauvreté, le socialisme, l’absence de liberté. Nous l’imaginions de loin. Puis nous avons côtoyé de plus près la réalité cubaine. Cuba n’est pas simplement une ile paradisiaque, des plages de sable blanc, de sable noir, de l’eau transparente, une nature exceptionnelle. Ce n’est pas seulement de belles voitures américaines des années 50, de la salsa, de la danse, de la musique, du soleil. Cuba c’est aussi la pauvreté, un pays marqué par un demi-siècle d’embargo et l’étouffement d’une jeunesse qui souffre de l’absence de liberté. Nous avons la chance de parler espagnol et ainsi nous avons pu communiquer avec cette population, avec sa jeunesse. C’est à cette dernière, asphyxiée par le manque de liberté, que nous avons voulu donner la parole aujourd’hui. Nous avons décidé d’être leur voix, de vous dire ce qu’ils ont à dire.

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“The most beautiful places hold the darkest secrets”

C’est à La Havane que commence notre périple. Alors que l’on marche dans la rue, un Cubain s’approche de nous pour nous parler. Comportement étrange au regard de nos habitudes européennes. En France, il est rare que quelqu’un vous aborde dans la rue, uniquement pour savoir comment ça va. On a du mal à comprendre. Pourquoi les gens ici sont si ouverts ? Pourquoi on vient nous parler sans arrêt ? Ce jeune Cubain nous expliquera que c’est une habitude, ils aiment parler. Mais surtout ils ont besoin de savoir ce qui se passe au-delà de leur prison dorée. Les médias sont totalement contrôlés par l’État. La télévision cubaine ne comprend que peu de chaines, objets du filtre étatique et de propagande. Idem en ce qui concerne les journaux. Internet est rare et cher, peu de Cubains y ont accès pour le moment. Ils ressentent donc le besoin de se rapprocher des touristes pour en savoir plus. Que se passe-t-il en Europe ? Ils sont au courant bien sûr de la crise économique, pour la Grèce, de la crise migratoire actuelle. Mais ils veulent savoir comment on vit, nous Européens de leur âge. Ils veulent savoir si on a un smartphone, combien ça coûte en France, si on étudie, pourquoi on parle espagnol… Et puis vient le moment où après nous avoir interrogées sur nos vies, ils nous parlent de la leur.

La problématique qui affecte la jeunesse cubaine est double : la pauvreté couplée de l’absence de liberté. La première s’explique par des salaires très bas, le salaire moyen d’un Cubain étant d’environ 30-40 euros par mois. A peine de quoi vivre. La conséquence de ces faibles revenus est l’organisation d’une économie souterraine. Ce Cubain nous explique que pour survivre à Cuba il faut travailler illégalement. Il vaut mieux être vendeur ambulant que professeur ou médecin. Les jeunes font des études pour finalement travailler au « black » plutôt que pour l’État, c’est bien plus rentable.

Au-delà de la question de pauvreté, ce même Cubain nous parle de cette « dictature psychologique » qu’ils subissent depuis bien trop longtemps. L’absence de liberté d’expression ronge Cuba.

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La réalité derrière la belle image des brochures des agences de voyages

« Oh mi Havana, ici tout est facile pour les étrangers. Ville touristique, peuplée d’érudits, qui se connecte à internet à la vitesse d’une tortue » Los Aldeanos

C’est à Cienfuegos que nous ferons la rencontre qui me donnera l’envie d’écrire et de donner la parole à la jeunesse cubaine. Cachy est le fils de la charmante dame qui nous accueille chez elle à Cienfuegos. Il est aussi notre chauffeur pour les quelques jours que nous passons là-bas. Un soir, alors qu’il nous raccompagne de la plage, il nous propose de nous montrer sa ville et notamment son endroit préféré où il aime venir contempler la mer, libre de penser. On se pose donc face à l’océan et après deux jours passés au sein de sa famille, Cachy nous dévoile sa pensée de manière spontanée et sincère. De loin, la vie cubaine peut paraitre tranquille. Sauf que derrière la belle image sur les brochures des agences de voyages, l’île dévoile une réalité tout autre. Vient la question de la pauvreté. Bien qu’à Cuba on ne meurt pas de faim ni de soif, les conditions de vie sont précaires. Il est par exemple très compliqué de se procurer des vêtements. Il sait que « chez nous » c’est différent : on peut s’acheter une voiture « moderne », payer son loyer, voyager, partir en vacances. Pour lui, ce n’est pas possible. Sa famille a néanmoins la chance de posséder une voiture ancienne qui sert de taxi et assure une rentrée d’argent régulière.

Au-delà de la précarité, on évoque la politique de son pays. Cela ne l’intéresse pas et de toute façon il n’a pas le droit d’en parler. Il ne peut pas dire ce qu’il pense, ni critiquer le régime, ni avoir un avis politique, au risque de se retrouver en prison. Depuis son plus jeune âge on lui explique que la révolution a sauvé l’île de l’ennemi américain, qu’elle est la meilleure chose qui soit arrivée au pays. On lui répète que grâce au socialisme l’ensemble du peuple cubain a gratuitement accès à la santé et à l’éducation. L’éducation ? Quelle éducation sinon celle d’interdire à ces jeunes de penser librement ? Depuis l’âge de trois ans, on lui vante les bienfaits du socialisme. Ça fait longtemps qu’il a cessé d’y croire. Il nous explique qu’il a pensé quitter illégalement l’île en prenant le bateau à La Havane, en payant un passeur, lui permettant d’atteindre la côte américaine. Miami est l’Eldorado pour beaucoup de jeunes Cubains. Le passage coute plusieurs milliers de pesos, c’est trop cher et il n’a pas les moyens de le payer. En plus, les risques sont élevés : la fiabilité du passeur, la noyade, les tempêtes, les requins… Alors que l’Europe vit actuellement sa plus grande crise migratoire depuis la Seconde Guerre mondiale, le sujet est également d’actualité de l’autre côté de l’Atlantique.

Cachy, « condamné » à rester sur son île

« Avant d’être la révolution, nous sommes Cubains. La révolution mon cul ! Comment ils osent appeler cela « Révolution » ? Avec tes chaussures trouées, ta mère en prison, etc.. Quelle révolution ? » Los Adeanos, groupe de hip-hop cubain, le plus contestataire de Cuba aujourd’hui.

Les préoccupations de ce jeune Cubain de 28 ans ne sont pas les mêmes que les nôtres. Sa vision de l’avenir est défaitiste et négative. Il sait qu’en étant Cubain il est « condamné » à rester sur son île, certainement toute sa vie. Il étouffe, souffre de cette absence de liberté, veut partir, mais ne peut pas. En théorie, depuis peu, les Cubains peuvent partir en obtenant un passeport. Il y a plusieurs moyens : un mariage avec un étranger, une invitation par un tiers, un billet d’avion payé par de la famille installée ailleurs, de l’argent…mais pour la plupart, pauvres et n’ayant pas de famille à l’étranger, le départ de l’île reste un rêve.

Les adieux avec cette famille cubaine sont difficiles. Je suis triste de laisser Cachy, soumis à son destin de Cubain, là où les jours passent et se ressemblent. Pas de perspectives d’avenir, pas d’utopies, pas de rêves, pas de projets. Juste la désillusion d’une révolution qu’il n’a jamais connue. Les larmes aux yeux, il nous regarde, jeunes et libres, partir vivre notre vie qui sera forcément « meilleure » que la sienne. Je ne me retourne pas. J’ai presque honte d’avoir cette chance d’être voyageuse et d’être née en France.

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Asphyxié par le manque de liberté et la pauvreté

« Ma seule liberté est de rêver, alors je rêve de liberté » Benoit Granger

Notre voyage continue. Nous arrivons au bout de l’île, dans la province de Guantanamo, dans la ville de Baracoa. La ville des « oubliés ». Les Cubains ici se sentent mis à l’écart, et pour cause, la pauvreté y est frappante, surtout dans les campagnes alentour. Là encore, la parole de la jeunesse nous a marquées. Un Cubain nous confie son rêve d’indépendance « Lo que quiero màs es ser independiente ». Avoir son propre chez-soi, ne pas dépendre du reste de sa famille. Il ne peut pas sans argent. Il vend des fruits dans la rue. Sans perspectives d’avenir, il me raconte sa vie qu’il n’aime pas, et ses rêves de quitter Cuba.

Un autre nous surprendra par son niveau en français. En général, la plupart des Cubains ne parlent pas les langues étrangères (« pour quoi faire ? Puisque de toute façon on ne quittera jamais notre pays »). Mais celui-ci est surprenant. Il nous observait depuis un moment et comprenait ce que l’on disait. Il a appris le français grâce à un petit dictionnaire franco-espagnol, tout seul. Son frère habite Toulouse, il compte le retrouver l’an prochain. Il va partir de Cuba, « pour ne jamais revenir » nous dit-il dans son excellent français. « Cuba c’est bien pour vous les touristes, pour les vacances, mais pour nous Cubains c’est la merde ! ». Il n’est qu’un autre exemple parmi tant d’autres, asphyxié par le manque de liberté et la pauvreté.

Les Etats-Unis ? Des Cubains réalistes, pas utopistes

Et l’ouverture diplomatique avec les Etats-Unis d’Amérique ? me dira-t-on. Qu’en est-il ? Les choses vont-elles changer, vont-elles évoluer ? On leur a posé la question alors même que durant notre voyage, l’ambassade américaine ouvrait ses portes à La Havane. Les Cubains ne sont pas optimistes sur l’avenir que leur réserve cette « ouverture ». Les choses vont changer pour les Américains, là-dessus aucun doute. Ces derniers pourront venir se prélasser sur les plus belles plages des Caraïbes, dépenser leur argent dans les plus beaux hôtels et les boites de nuit. Mais qu’en est-il de l’avenir du peuple cubain ? Selon leurs dires, le problème reste le même. Tant que la pauvreté est là, tant que les salaires n’augmentent pas, tant qu’il y aura censure et prisonniers politiques, leurs conditions de vie et leurs perspectives d’avenir n’ont aucune chance d’évoluer. Ils sont réalistes, pas utopistes. La fin de l’embargo ne signifie pas le début de la liberté et la fin de la misère.

J’écris une semaine après notre retour de Cuba encore bouleversée par ce voyage. C’est difficile pour moi, qui vit à 25 ans dans un pays où la liberté d’expression est un droit fondamental, tout comme le droit de grève, la liberté de se déplacer, de voyager, d’écrire ou encore de critiquer… d’imaginer un peuple privé de ce que je considère comme le plus essentiel. Comment peut-on priver un peuple d’une telle liberté ? Combien de temps Cuba va-t-elle tenir ? Comment la jeunesse cubaine, qui n’a jamais connu la révolution, qui ne fait qu’en subir les conséquences, va-t-elle faire face à cette asphyxie ?

La propagande révolutionnaire castriste ne marche plus, on le voit avec le succès de groupes de musique illégaux et contestataires comme Los Aldeanos, censurés par le régime, mais écoutés partout dans la rue. Les Cubains vont peu à peu accéder à internet et aux réseaux sociaux. Et lorsqu’ils prendront conscience de tout ce dont on les prive, la liberté en premier lieu, que va-t-il se passer ? Que va-t-il se passer quand ils verront, via Facebook, que les jeunes de leur âge, Européens, Américains, Asiatiques, Latino-Américains voyagent, consomment, débattent, critiquent, partagent en toute liberté ? L’ouverture diplomatique avec les Etats-Unis d’Amérique n’y changera rien tant que le gouvernement cubain ne prendra pas les dispositions nécessaires pour combattre la pauvreté et redonner à son peuple sa liberté.

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La solidarité, partout

Malgré cette absence de liberté, cet étouffement dont j’ai tant parlé et la pauvreté, Cuba a beaucoup à nous apprendre, à nous jeunes et moins jeunes issus de la société capitaliste et consommatrice. A Cuba, la violence est rare, l’individualisme n’existe pas, et la solidarité est partout. En « protégeant » son peuple de cette société de consommation, le régime a maintenu la paix et la cohésion sociale. Alors que nous ne comprenons pas l’absence de liberté d’expression à Cuba, eux ne comprennent pas la violence en Europe et dans le monde. L’île a su rester pacifiste, les gens se respectent, s’entraident et communiquent. Là-bas les Cubains posent leur chaise dans la rue et discutent avec le voisin pendant des heures. On est loin de l’image du métro parisien où tout le monde est figé sur l’écran de son iPhone, avec ses écouteurs sur les oreilles, loin de toute communication « réelle » et « humaine ». Cuba est préservé de l’individualisme, de cette consommation à outrance, de la connexion permanente aux nouvelles technologies ; cette technologie qui bien qu’utile nous ronge et nous fait oublier notre humanité. Les Cubains ne connaissent pas Tinder, ni Mac Donald ou KFC, ni Facebook ou twitter, ils n’ont pas de tablette, d’ordinateur ou d’iPhone, peu de vêtements, peu ou pas de chaussures. Mais ils savent réparer une voiture vieille de 60 ans, monter aux cocotiers pour y chercher les fruits, construire et réparer des maisons à la force de leurs bras, labourer la terre en la préservant de tous OGM ou pesticides, faire du bon café, faire de la musique. Ils savent danser, chanter, ils sont curieux et ouverts, solidaires et attentifs aux autres. Ils sont pacifistes et souriants, généreux, débrouillards et créatifs.

Alors quel avenir pour la jeunesse Cubaine, qui bien que préservée de tout modèle capitaliste et consumériste, a besoin de liberté et d’ouverture ? Est-ce celui d’un modèle calqué sur les Etats-Unis qui sont leur proche voisin ? Est-ce un modèle plus européen qui reposerait sur la question de la liberté, ou un modèle plus lointain et peut être donc plus idéalisé ? Une troisième voie…?

Recommandation : Esto es lo que hay- Chronique d’une poésie cubaine, film de Léa Rinaldi

Juliette, 24 ans, La Rochelle

Crédit photo Juliette

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