Ces hommes qui n’aiment pas les femmes

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J’avais treize ans. Aujourd’hui j’en ai vingt et c’est la première fois que je m’applique à poser des mots par écrit sur ce que j’ai subi. Ça m’est tout aussi difficile que la première fois où j’ai tenté d’en parler à haute voix. Je ne suis certainement qu’un exemple de jeunes filles ou de femmes parmi des milliers d’autres malheureusement à avoir été victimes de viol, et je sais combien sont nombreuses celles qui gardent le silence, moi y compris.

À sa merci, impuissante comme jamais

Été 2007. Je découvre l’amour, qui à cet âge-là fait bondir le cœur dans la poitrine et ne révèle qu’un peu plus la naïveté enfantine qui guide chacun de nos pas. S. est âgé d’environ sept ans de plus que moi ; il est parfait à mes yeux et attentif au moindre de mes désirs. Nous nous contentons de discuter sous les étoiles au coin d’un feu ; parfois il m’embrasse et passe ses grosses mains sur ma nuque. Finalement, un jour, il m’invite à passer quelque temps chez lui. Je n’en tombe que plus amoureuse et ne me doute absolument pas qu’un jeune homme d’une vingtaine d’années, qui en plus est extrêmement violent lorsqu’il n’a pas sa dose, n’a pas la même vision du couple qu’une jeune adolescente telle que moi.

Un soir, alors que nous sommes chez lui, S. me propose de partir en balade. Son scooter nous dépose au bord d’une rivière cachée sous un pont, lui-même estompé par la nuit noire. Nous sommes seuls. J’observe les étoiles qui constellent le ciel en souriant  et S. finit par se rapprocher de moi. Son corps s’étale sur le mien, me clouant contre l’herbe humide de rosée. Mon cœur bat de plus en plus fort et vite, et je ne peux plus respirer ; à cause de l’angoisse de ne pas comprendre ce qu’il veut faire, mais aussi de ses lèvres qui étouffent les miennes. Alors ses doigts essayent de se frayer un chemin sous mes vêtements. Trop pudique, incapable de me laisser toucher ainsi, je me relève dans un sursaut. S. rentre soudain dans une colère terrible et son poing s’abat sur mon visage.

Le soir suivant, il tente de nouveau de passer à l’acte. Et je refuse… encore. Cette fois-ci, il ne se contente pas de cogner mon visage ; il frappe chaque parcelle de ma peau et me serre fort sur le matelas. Je ne peux plus me débattre, ne peux plus le supplier ni appeler à l’aide, je me sens entièrement à sa merci, impuissante comme jamais. Je n’avais pas imaginé une telle première fois…

Le temps n’efface rien

S. était connu et apprécié de beaucoup de mes amis et connaissances à l’époque. Ainsi, lorsque j’en ai parlé pour la première fois, on m’a violemment traitée de menteuse. Depuis, je n’ai plus essayé de raconter ce qui s’est passé et ai fini par avoir une peur immense des hommes et par les détester. Petit à petit, j’ai même commencé à me dire que j’étais entièrement responsable de tout ça, que j’avais réagi comme une gamine ridicule en ne me laissant pas faire. J’ai détesté mon corps chaque fois que je le voyais dans une glace. Ce silence qui m’a accompagnée pendant des années a même provoqué un doute féroce en moi : « Et si j’avais tout inventé ? »

Lorsque, âgée de seize ans environ, j’ai fait mes véritables premières expériences amoureuses avec des hommes, je n’ai jamais pu passer le cap des baisers sans partir en courant au moment de faire l’amour. J’ai finalement rencontré un jeune qui a appris à être très patient avec moi, car les crises d’angoisse qui secouaient mon corps lorsque nous nous apprêtions à faire l’amour étaient incontrôlables et surtout imprévisibles.

Le temps n’efface rien, ce que j’ai voulu me faire croire. Souvent, ce que je pensais avoir oublié me rattrape en courant. On me dit régulièrement que toute expérience dans la vie, bonne ou mauvaise, sert à quelque chose, nous rend plus mature, ou plus heureux, ou je-ne-sais-quoi… Je n’ai toujours pas trouvé ce qu’a pu m’apporter le fait d’avoir été violée. Je n’y vois encore qu’un cauchemar que je ne souhaite à personne mais qui, pourtant, arrive à bon nombre de femmes/filles, et même aux hommes. Encore aujourd’hui, les angoisses surgissent lorsque je m’apprête à faire l’amour, ou bien lorsque je marche seule dans une rue. Il m’arrive encore aussi de croire que j’ai tout inventé, ou bien que je suis responsable de tout ça et alors de regretter de ne pas avoir fait tout ce que S. voulait. Il arrive également que mon corps me répugne et d’avoir envie de vomir lorsque je le regarde. Apprendre à vivre avec cette expérience demande des années, et poser des mots dessus à l’écrit ou à l’oral prend aussi beaucoup de temps. D’ailleurs, je me rends bien compte en écrivant ces phrases que je n’ai pas dit la moitié de ce que je ressentais, que je n’ai pas décrit ce que je voulais décrire, que je n’ai pas utilisé les mots qui résonnaient fort en moi : peut-être pour me protéger, peut-être pour ne pas heurter les oreilles et l’esprit d’autrui.

Clara, 20 ans

Crédit illustration Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes

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1 RÉACTION
  • laure MICHEL 10 octobre 2014

    Bonjour,

    Je viens de voir ton témoignage et je te trouve très courageuse. Tu as réussi à mettre des mots sur ce que tu penses et c’est génial ! Comme tu le précises, tu n’as pas exprimé tout ce que tu ressens mais c’est des choses qui sont au plus profond de toi et qui ne sortent pas facilement. Si tu en parles aujourd’hui c’est que tu commences à prendre le dessus sur cette expérience et que tu as envie de te sentir bien et de vivre ta vie. Prends cette expérience comme un combat au quotidien qui te donne envie d’avoir des projets. Et prouve aux autres personnes qui ont été violée que la vie continue et donne leur l’envie de témoigner comme toi tu as réussi à le faire. Les hommes en général sont parfois cruel mais je suis sûre sur tu trouveras un homme qui t’aime pour ce que tu es et qui te respecte.

    Bonne continuation

    Laure

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