De Breaking Bad au Mont Sinaï… quand la réalité dépasse la fiction

La_torture_au_bout_du_fil
Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on LinkedInShare on Google+Email this to someone

Après une journée passée à regarder des épisodes de Breaking Bad, je me suis dit qu’en allant sur Arte +7, je pourrais racheter ma journée de paresse et sauver mon âme de la bêtise. Un documentaire intitulé « La torture au bout du fil » m’interpelle. Le sujet : le trafic d’êtres humains alimenté par les migrants érythréens qui tentent d’échapper à leur tyran de président, Afeworki. Beaucoup plus lugubre que le trafic de Walter White et Jesse Pinkman.

De la dictature… aux camps de torture

Entre le Soudan et l’Éthiopie, l’Érythrée se situe au bord de la mer Rouge. Indépendant depuis 1993, le pays est l’un des plus opaques du monde et l’une des dictatures les plus sanglantes. Là se trouve le point de départ du reportage.

Après le désert américain dans lequel Walt White et son acolyte préparaient de la « meth », je me suis retrouvée en plein désert égyptien. Une zone de non-droit, près du mont Sinaï. Depuis dix ans, selon Amnesty International, 305 000 Érythréens ont fui leur pays. Une partie de ces migrants qui veulent rejoindre Israël doivent passer par le Soudan, puis l’Égypte, à pied, pour atteindre son but.

Au-delà des risques inouïs pris pour sortir de leur pays, les Érythréens deviennent des cibles lorsqu’ils atteignent la zone du Sinaï. Ils sont kidnappés par les Bédouins et placés dans des camps de torture. Ces camps ressemblent à des prisons. En plein désert, sortis de nulle part. Les tours ne sont pas très hautes mais elles sont massives.

Des milliers de dollars pour faire taire les hurlements

Je me demande comment de tels endroits ont pu voir le jour. Les Bédouins ont-ils récupéré de vieilles installations laissées à l’abandon ou les ont-ils fait construire ? Et si, effectivement, elles ont été bâties pour séquestrer les victimes, cela veut-il  dire que l’on peut bâtir des camps de torture impunément ?

Dans le but d’obtenir une rançon, les ravisseurs donnent un téléphone portable aux victimes. Les bourreaux se servent de ce lien pour faire entendre aux proches les tortures subies par celui qui a tenté de fuir la dictature. Les sommes réclamées pour faire taire les hurlements insoutenables au bout du fil vont de 20 000 $ à 40 000 $. Les cris sont si déchirants que les familles qui ne peuvent pas payer hésitent à décrocher.

Un silence général, une voix qui s’élève

Mais au milieu de cette inertie générale, une voix s’élève. Meron Estefanos est une journaliste d’origine érythréenne qui vit en Suède. Elle laisse la parole aux victimes et aux proches sur les ondes de sa web radio. Elle a aussi mis en place un système d’aide financière pour payer les rançons.

Dans le documentaire, la journaliste militante se rend en Israël pour voir ceux qu’elle a soutenus. Meron souhaite rencontrer une jeune femme avec qui un lien particulier s’est tissé. Elle l’a aidée à sortir de ces geôles où, pendant des semaines, elle a été battue et violée par ses tortionnaires.

Le rendez-vous a lieu dans un parc baigné par le soleil. La rescapée discute paisiblement au pied d’un arbre avec des hommes de sa famille. Puis Meron s’approche d’elle. Submergée par l’émotion, la journaliste veut la prendre dans ses bras. Et là… la fureur. La jeune femme se met à s’agiter et à se tordre dans tous les sens en hurlant. Sous les yeux des badauds stupéfaits, elle agit comme si elle était possédée. Elle se met à frapper ses proches, à les couvrir d’insultes, se mettant à genoux, se roulant par terre, mais, surtout, en hurlant ; en hurlant toute sa haine. En pleine hallucination, elle s’adresse à ses bourreaux.

Au-delà de la barbarie

Même devant un simple écran, c’est effrayant de voir à quel point un être humain peut sombrer dans la folie. La vision de cette femme dont le corps se tord au-delà du possible… C’est comme si un démon se débattait pour sortir d’elle.

Les hommes de sa famille se ruent sur elle pour la tenir la fermement. Ils referment leurs bras autour d’elle comme une camisole. Elle fait preuve de tant de violence ! Elle pourrait se jeter sur n’importe qui tant ses souvenirs se confondent avec la réalité. Elle a perdu toute conscience au simple contact physique avec Meron. La militante, bouleversée, essaie de couvrir les cris avec des prières, comme pour chasser les souvenirs qui assaillent la victime. C’est le chaos.

Avec cette scène si difficile à regarder, j’ai réalisé toute l’ampleur du traumatisme. Cela m’a laissé imaginer à quel point ce qu’elle avait enduré dépassait le stade de la barbarie.

Une fois le documentaire fini, je reste bouche bée. Abasourdie par cette histoire dont personne ne parle. Je crois bien que l’histoire rocambolesque du prof de chimie me semble plus réaliste que ce qui se déroule au nord du Sinaï, à l’abri des regards.

Marie-Amélie, 23 ans, étudiante en master communication, Paris

Photo extrait « La torture au bout du fil » – réalisé par Keren Shayo

Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on LinkedInShare on Google+Email this to someone
1 RÉACTION
  • Isabelle 29 juin 2016

    connaissez-vous une association francophone qui tente d’organiser des moyens de pression utiles pour que les « gouvernements occidentaux » se mobilisent et contraignent un pays tel que l’Egypte à reconnaître le massacre du peuple érythréen et à l’empêcher définitivement sur son territoire ?

RÉAGIS