J’en peux plus de cette vie de zonard. Alors, demain…

Hakim
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Je suis en bas. Tout le temps, tous les jours, toutes les nuits, je suis en bas, à tourner en rond. Même dans mon sommeil, même dans ce putain de sommeil je rêve que je tombe. Que je rejoins ceux qui sont partis. Ceux qui ne rêvent plus. La putain de sa mère. C’est trop. Ouais je sais, je suis vulgaire. Pourtant je ne suis pas né avec des insultes dans la bouche. Parait que j’étais hnine quand j’étais petit. Qu’un jour j’ai dit Maman, pour la première fois. Que j’ai pleuré. Que j’ai souri. J’ai l’impression que c’était dans une autre vie.

La routine me consume…

Zé pek me tend un joint, que je saisis sans hésiter. Je tire dessus un gros coup, expire. Un nuage de fumée embaume l’habitacle avant de s’échapper par paquets au-dessus de la vitre entrouverte. Là, j’oublie tout. Là, je me sens bien, ou plutôt, je ne me sens plus. Là, y a plus de colère. Y a plus d’angoisse, plus d’avenir à sauver, plus de mauvais souvenirs à oublier. Y a plus de shit dans la chaussette, y a plus d’embrouilles, plus de keufs. Y a plus la Mama en pleurs. Plus rien. Juste ce bedo et quelques potes posés dans une 105. J’aimerais tellement que mes soucis soient aussi légers que la fumée de cette drogue qui me tue. J’ai mal.

J’ai mal, car la vie est si noire vue d’en bas. Faut voir les ombres de nos tours s’allonger quand la nuit s’installe, engloutissant le béton, mètre après mètre. Un jour, ils ont essayé de remettre des lampadaires dans la zone. Les petits les ont saccagés un à un, dans l’indifférence générale. Depuis, ils ne sont jamais revenus. Même la lumière ne rentre plus ici sa mère. Y a que des étoiles filantes, qui s’en vont, ou s’écrasent. Que des ténèbres. Je fais tourner le joint devant et me cale dans le siège. Mon cœur endure la souffrance de mille hommes.

Je ne supporte plus cette vie de iench. A tenir les murs entre cafards, dealer entre cafards, se taper entre cafards, mourir entre cafards. Si encore y avait du respect pour ceux qui sont partis, paix à leur âme. Les morts en motos, les overdosés, les assassinés, les suicidés. Mais toutes les fois où j’ai été sur leur tombe, j’ai vu personne moi. J’ai vu personne chez leur daronne. J’ai vu personne avec leurs petits frères. Même moi, j’étais là sans l’être. Le cœur dur, insensible, déjà mort avant la terre. Mon Dieu, ici c’est la jungle, et même tes signes ne me parlent plus. Puis je n’arrête pas de faire ce cauchemar où je tombe. J’ai envie de me lever pour prier, mais je reste scotché au lit, transpirant, à ressasser ces images de mort. Mon Dieu, dis-moi que tu ne m’as pas abandonné. Mon Dieu, dis-moi que ce ne sont pas les signes de la fin. Mon Dieu, s’il Te plaît…

Demain, je fais un carton

Je ne supporterai pas une année de plus ici. J’en peux plus du béton, j’en peux plus de la prison, des deubza. J’en peux plus de pas savoir où je vais, de me lever pour rien, de croiser le regard rouge de tristesse de ma mère, de mes yeux rouges de tox. J’en peux plus des grandes bouches, de la jalousie, des coups de fil des indics, des coups de pute. J’en peux plus des prières mortuaires, des YZ qui roulent sur le corps encore chaud de mes frères oubliés. J’en peux plus d’être enfermé ici. J’en peux plus ! Faut que je m’évade. C’est ça ou l’asile. Demain, je tenterai le tout pour le tout.

Ça fait des mois que je tourne et retourne le truc dans tous les sens. La première fois que j’en ai parlé aux autres, ils m’ont ri au nez. Puis quand ils ont compris que je ne blaguais pas, ils ont pris peur. Ils m’ont dit que je prenais des risques, que nos petits plans hass étaient plus sûrs. Qu’avec ces conneries je jouais ma vie. Merlich. Je n’ai pas besoin d’eux. J’irai solo, avec ma paire de couilles. Y a tout le matos dont j’ai besoin dans les affaires de mon frère. Je sortirai à l’aube, le sac en bandoulière. Tout niquer. Comme les Grands.

Que ça marche ou pas, demain je ne serai plus là. Je me demande si on parlera de moi. Si mon nom filtrera jusque sur les plateaux des grands médias, ou si je ne serai qu’une statistique de plus dans leur système. Si je me relève enfin, ou si je tombe pour de bon. Mon Dieu, est-ce que Tu as voulu tout cela ? Faut croire que c’était écrit, si ça arrive. Mon Dieu, dis-moi que tout ira bien. Dis-moi que ce n’est pas trop tard. Je vais tous les choquer. Je vois déjà la stupeur dans leurs yeux quand je débarque. Je suis terrorisé, mais je n’en peux plus de voir la vie d’en bas.

Alors demain c’est décidé, je retourne à l’école.

 

Hakim, 24 ans, blogueur et ambassadeur d’Unis-Cité, Grande-Synthe

Crédit photo Hakim

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9 RÉACTIONS
  • Andy
    Andy 13 avril 2016

    J’en ai des frissons, et quelques larmes essaient de se faire une place dans le coin de mes yeux.
    C’est magnifiquement fort, ce que tu as écrit.
    Je n’ai pas de mots pour continuer. Wow.

    • Hakim
      Hakim 13 avril 2016

      Merci beaucoup Andy pour ces mots encourageants ! 🙂

  • Juliette 14 avril 2016

    Ton texte est trop beau !

  • Soum 14 avril 2016

    beaucoup vivent la même chose que toi malheureusement, mais n’ont pas le même déclic,.. le même éveil.
    Tu t’es réveillé, j’espère que positive sera la continuité. J’ai reconnu tant de personne dans ton texte.. j’y ai vu mon quartier, mon environnement..

    Bonne continuation et que Dieu te protège !

    • Hakim
      Hakim 15 avril 2016

      Oui je pense que pas mal de gens peuvent correspondre au personnage de cette chronique.. Car oui, le narrateur n’est pas tout à fait moi ! Même si vous devinerez que j’ai mis une partie de ma vie dans ce texte..

      Merci beaucoup pour ces commentaires 😀

  • Liesel 24 avril 2016

    Beau texte… on attend la suite !
    Liesel Schiffer

  • Hakim
    Hakim 25 avril 2016

    Merci beaucoup ! Restez branchés alors 🙂

  • Charles 2 juin 2016

    C’est magnifique,poignant…

    On a tous nos « compétences ».
    Je souhaite que beaucoup arrivent à extérioriser sans se détruire….
    La ZEP est là pour ça,et tant d’autres.

    Toute mon amitié et mes encouragements.
    C’est quand c’est dur qu’il faut s’accrocher.Et surtout,ne pas croire qu’on est seuls dans cette situation.

    Bravo pour cette belle plume.

    Peace&love

  • camille 28 septembre 2016

    Mec, ton texte il est puissant. Respect et bonne route.

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