15 ans, ma vie dans un centre d’hébergement d’urgence (2/2)

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Les Afghans et les Soudans

Depuis ma chambre, je peux entendre ce qu’il se passe dans les chambres à côté. Coté gauche, il y a les Afghans. Ils sont cinq dans la chambre. Ils se bagarrent et se crient dessus, mais ma mère dit que ça ne sert à rien de toquer, car ils vont s’arrêter tout seuls. On veut pas d’histoire nous. Les Afghans, ils se lèvent tard et se couchent tard. Ils fument. Ils écoutent de la musique tout le temps, ils crient et ils chantent. Même s’ils m’énervent beaucoup, je sais au fond de moi qu’ils sont gentils. Ils font tout pour essayer de s’intégrer, mais ils s’intègrent mal. S’intégrer, c’est jouer, parler avec les gens, rigoler, parler de toi, de comment tu vis, apprendre de l’autre. Eux, ils ne restent qu’entre eux. Dans leur communauté. Ils sont bizarres parfois. Ils te regardent mal. Ils ne parlent pas notre langue. Ils ne disent jamais bonjour. Mais moi, je leur dis quand même bonjour. Ma mère me dit de dire bonjour à tout le monde. Quand maman dort l’après-midi, avant de repartir au travail, ils mettent la musique fort. Il y en a un d’eux qui crie en chantant, ou qui chante en criant, dans les couloirs. En tout cas, il crie. J’ai déjà vu leur chambre du couloir, mais je suis jamais rentré. Il n’y a rien dans leur chambre. Elle est vide.

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Il y a au moins 8 afghans dans le couloir de mon étage. Et au moins dix Soudans. Les Soudans, quand je suis dans ma chambre, ils sont côté droit. Ils sont deux. Y en a un qui a les cheveux bouclés et un visage de lapin parce qu’il a les dents avancées, l’autre a les cheveux crépus et une grosse tête, lourde. Il y en a un qui a le même prénom que moi. Ils ne sont ni frères, ni amis, mais l’association Aurore a décidé de les mettre ensemble dans la chambre car ils parlent la même langue. Ils parlent un peu français, alors on parle ensemble. Mais surtout, on se fait des sourires. Ils sont très gentils. Ils disent toujours bonjour. Ils ont la trentaine, ils vont à l’école Il y a une dame au centre qui essaye de les aider à parler français. Moi aussi j’essaye de les aider en parlant français avec eux. Parfois ils m’invitent à boire du jus dans leur chambre. Et ils essayent de parler en français avec moi. Mais comme ils ont un fort accent ça nous fait rire. Aussi, je leur fais souvent des grimaces pour les faire rire. En plus leur chambre, c’était la mienne avant. Comme je l’aimais pas, on a changé avec maman. Le parquet était noir et sale et il y avait pas de moquette. On dirait qu’il y a des déménagements tout le temps. Ils font du bruit, mais ils ne font pas exprès. Moi j’invite pas mes voisins dans ma chambre. Ma maman dit de ne pas faire rentrer n’importe qui dans notre chambre. Ya des vols ici. Une fois une dame qui habite là avait laissé sa porte ouverte pour aller au toilette. Quelqu’un a volé son nouveau portable pendant ce temps là. C’est pour ça maman me dit de bien regarder la porte quand je pars pour être sur qu’elle est fermée.

Parfois ils font des des fêtes au cinquième avec les autres Soudans. Ils mangent, écoutent de la musique et parlent très vite. Ils m’ont déjà invité. J’y suis allé mais je ne suis pas resté longtemps. Ils ne sont jamais là la journée mais ils reviennent juste le soir. Maman me dit que quand elle part à 5h du matin pour aller travailler, elle les croise. ils font la prière. Même si je sais que c’est la guerre et la misère dans leur pays, je n’ai jamais osé leur demander pourquoi ils sont partis… par discrétion. Mais je m’en doute. Moi je veux toujours aider les gens parce que je les aime. Et si ils sont méchant c’est tant pis pour eux. Je suis content de les avoir comme voisins par ce que ça m’a permis de changer, de mûrir. Je ne connaissais pas de Soudans avant. Avant, je n’étais pas en centre d’hébergement d’urgence.

 

Djibi, 14 ans, Paris

 

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Mes voisins du cinquième

Dans le centre on a la seule « chambre » qui a deux pièces. Enfin on a deux chambres collées et il n’y a pas de mur entre les deux pièces. C’est vrai que dans une chambre pareille, il n’y a pas beaucoup d’intimité, surtout quand on a des frères et sœurs et à mon âge, c’est très important. Je pense que c’est aussi gênant pour mes parents.

Dans ma famille on est six : mes parents, mes deux sœurs et mon petit frère. On est la famille la plus nombreuse du centre. Ma mère sort du cinquième étage soit pour faire la lessive le mercredi et le samedi, soit pour diriger son atelier de couture le vendredi. Mon père aide partout, il répare des serrures, il aide à distribuer les repas au réfectoire, fait des petits travaux et il dirige même des ateliers comme l’atelier de fabrication de meubles en palettes de bois. C’est des parents formidables car ils gardent la tête haute.

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Je me rappelle de mon arrivée dans ce centre, on a été envoyé par le 115. On nous a placés au cinquième étage. On était les premiers à habiter à cet étage. On a été seuls pendant plus d’un mois, puis d’autres familles sont arrivées. La première famille : c’était des comoriens, une dame avec deux filles, Tina et Amicha. Ensuite, une troisième fille, Diana, est arrivée. Avant, elle était encore au pays. Puis, il y a eu une famille camerounaise, une mère et ses deux enfants, Carlotta et David. Enfin, une autre mère avec ses deux garçons, mais je ne me rappelle pas leur origine ni leurs prénoms. Puis une famille Géorgienne de cinq personnes a pris la place.

Le défaut d’habiter au cinquième étage c’est que quand l’ascenseur ne marche pas il faut faire cinq étages à pied. Moi ça ne m’embête pas, c’est du sport en plus, mais pour ma mère c’est fatiguant. Comme c’est le dernier étage, les personnes n’y passent pas et il y a moins de bruit. C’est aussi un étage plus petit car il n’y a qu’un couloir. Et il y a beaucoup moins d’enfants qu’aux autres étages, c’est tranquille, surtout pour faire mes devoirs. Mais la plupart du temps, je descends au rez-de-chaussée, il y a une salle informatique pour travailler. Et c’est important vu que je suis en troisième et que je prépare mon brevet. Voilà, c’est ça la vie de ma famille et celle du cinquième étage de l’Archipel.

 

Florian, 15 ans, Paris

 

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La fille au maquillage

C’était la nouvelle dans le centre. Elles sont arrivées, elle et sa mère, et se sont installées au troisième étage, juste au-dessus de là où je vis. Comme d’habitude, nous avions préparé du thé avec tous nos « compatriotes » pour souhaiter la bienvenue à la nouvelle famille algérienne. En voyant sa mère j’ai pensé qu’elle était malade mentale. Elle avait les ongles longs et sales et elle portait des sandales aux pieds qu’elle n’avait pas lavés depuis des mois. Sa fille avait 15 ans…

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Un soir, elle est arrivée devant ma porte avec un sac Louis Vuitton plein de maquillages. Il n’y avait pas de miroir dans sa chambre et elle voulait de la compagnie. Elle a mis son maquillage sur mon lit, c’était comme si ma chambre se transformait en magasin de maquillage.

On a commencé à se maquiller, elle était très douée, elle était très belle, j’ai pensé probablement pour une soirée importante. Elle est alors sortie à 1h du matin. Elle m’a dit qu’elle allait dans un cabaret avec son copain.

Pendant une semaine chaque jour à la même heure, elle est descendue chez moi pour se maquiller, toujours de bonne humeur, toujours avec le même CD qu’elle aimait écouter. Puis un jour, je l’attendais, elle est arrivée en larmes, elle voulait se confier à quelqu’un.

Elle m’a raconté qu’elle avait été élevée par une mère égoïste, « sans sentiments », qui la séquestrait à la maison et la faisait sortir uniquement pour qu’elle se prostitue et rapporte l’argent « sale » de son corps vendu.

Il m’a fallu du temps pour réaliser que ce n’était pas un film. Chaque soir, elle se faisait belle pour les autres, les autres qui l’ont utilisée comme un mouchoir de poche. Belle pour gagner de l’argent. Belle pour avoir l’approbation de sa mère. Belle pour pouvoir vivre.

 

T, 19 ans, Paris

Crédit photo : Stan Zambeaux

Ces textes ont été écrits dans le cadre d’ateliers d’écriture organisés par la ZEP avec l’association Aurore au centre d’hébergement d’urgence de la rue Saint-Pétersbourg (Paris). 

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