Aux côtés de Charlie, je suis Ahmed, Clarissa et tous les autres

Charlie
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C’est à mon réveil et avec stupeur que j’ai accueilli l’attentat du siège de Charlie Hebdo. Je fais actuellement mes études à l’étranger et je crois que le décalage horaire m’a permis d’atténuer le choc de la nouvelle, profitant de ces quelques heures de décalage horaire pour que les réactions se fassent plus précises que les simples spéculations à chauds.

Encore dans cette espèce de paralysie hypnopompique, je me suis revu petit lisant les Hara-Kiri poussiéreux jonchant le sol du grenier de mes grands-parents. Ce fut là mon premier contact avec l’humour parfois cinglant, souvent saillant et cynique, mais qui toujours me forçait à utiliser mon esprit pour déchiffrer le sens du dessin.

Charlie, mort trois fois

Je dois avouer, à mon corps défendant, que je m’étais éloigné de la lecture de l’hebdomadaire satirique ces dernières années. Seul mon attachement irrépressible pour les valeurs de la Révolution que j’étudie et dont la liberté d’expression est partie intégrante m’a convaincu de ne pas jamais éructer contre ces dessins, ces caricatures que j’ai trouvées limites dans une période où la moindre polémique exacerbe les tensions déjà virulentes. Et j’avais tort. C’est justement à travers la polémique que ces dessinateurs de génies parvenaient à créer, que nos esprits s’aiguisaient et que nos consciences se formaient. Que l’on soit pour ou que l’on soit contre, se plier à l’exercice de l’argumentation ne pouvait que nous enrichir.

Charlie Hebdo est mort trois fois ce mercredi 7 janvier.

Je demeure pourtant encore perplexe face aux personnes qui s’exclament que la liberté d’expression a été, ce mercredi 7 janvier 2015, agressée, blessée, tuée. Les hommes meurent, les idées demeurent. La réaction, mondiale, donne d’ailleurs raison à cette assertion : pour un dessin de Charlie Hebdo, ce sont des milliers de stylos qui se sont élevés.

Une deuxième mort est arrivée, quelques minutes après l’annonce de leurs pertes, causée par la pensée-dominante. Comment rester insensible lorsque certains médias n’ont pas hésité à élever la liberté d’expression comme parangon de la démocratie ? Ces mêmes médias qui bénéficient de quelques milliers d’euros à plusieurs millions d’euros de l’État et ont de puissants actionnaires privés ? Comment ne pas être révolté lorsque l’on sait que Charlie ne dépendait de personne d’autre que ces lecteurs, Charlie, qui a été traqué, blessé, piétiné par leurs confrères bien avant ce tournant de la caricature du Prophète en 2006 ?

Au risque de la récupération politique

La troisième mort fut celle, annoncée, liée aux tentatives de récupération politiques. Certains n’ont pas hésité à faire taire certains de ces journalistes assassinés et qui tiennent en horreur la liberté d’expression. Comment ne pas se sentir attristé lorsque nous voyons des partis, qui n’ont fait qu’exalter des sentiments haineux et ont participé à développer des amalgames outrageants et un climat délétère, demander plus de démocratie ? Ceux-là mêmes que Charlie Hebdo dénonçait toutes les semaines ? Enfin, chacune des personnes tuées a servi à remplir des cases prédéfinies : le policier français mort dans l’exercice de ses fonction est devenu le français d’origine algérienne et de confession musulmane mort en protégeant la liberté d’expression. La jeune recrue Clarissa est caractérisée par ses origines également, pour montrer à quel point la nation compte de diversité prompte à défendre les valeurs de la France. Je n’ai vu moi, que des personnes assassinées, en faisant abstraction de ce qui relève chez moi au mieux d’une donnée superficielle au pire du racisme latent : les origines, les confessions n’ont sur mon esprit, aucune emprise.

Je regrette donc que dans de pareilles circonstances nous ne puissions conserver notre raison ferme, claire et calme pour parvenir à dominer les évènements et écarter l’horreur que des passions déchaînées peuvent entraîner entre des communautés qui n’existent pas. N’oublions pas qu’un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse.

Aujourd’hui, je me sens un peu confus d’avoir tant vilipendé Charlie Hebdo, la liberté d’expression doit être pleine, entière et inconditionnelle. Aujourd’hui, je suis elle, je suis lui, je suis tout celles et ceux qui sont morts pour participer au maintien de valeurs fondamentales.

Franck-Olivier, 25 ans, étudiant en master de recherche en histoire

Illustration: Baptiste Sanchez, 19 ans, ex-KaBoom, Île-de-France

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