De chez moi aussi on voit la Tour Eiffel

Tour Eiffel
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Aujourd’hui, je prends le train pour Cabourg. On est une dizaine. L’envie de prendre l’air, de fuir l’atmosphère de Paris ou plutôt de sa banlieue qui est la nôtre. Assis dans notre TER tout moche, qui date du siècle dernier, on discute de tout et de rien. On est déjà loin. L’ambiance est bon enfant. On se taquine. Un couple à l’allure sympathique nous rejoint. La trentaine, élégants, souriants, ils s’installent près de nous. La conversation s’engage.

Ma banlieue qui les rend curieux

On parle de Rihanna, un débat enflammé pour savoir si cette chanteuse est vulgaire. Ils rentrent dans notre conversation. On est étonné que ces « vieux » de plus de trente ans connaissent Rihanna et surtout qu’ils aient un avis. Bien sûr ils la trouvent vulgaire mais pas plus que Madonna à leur époque. De fil en aiguille on discute de tout autre chose. Elle est critique littéraire, lui est journaliste, ils habitent dans le 7è arrondissement. Le chic du chic. Là où je rêverais d’habiter un jour. Loin de ma banlieue en tout cas. Et ma banlieue les rend bien curieux.

D’une autre planête

Saint Ouen, la ville d’où je viens, semble être un autre pays pour eux. En tous cas ils n’y sont jamais allés. Ils m’interrogent, me questionnent avec des yeux ronds sur l’image des cités. Soudain, j’ai l’impression de venir d’une autre planète. La banlieue ils connaissent me disent-ils. Une fois la femme est allée à Sevran dans le 93. Ca semble avoir été un grand voyage pour elle. Une aventure presque. Vous savez l’image terrifiante de monstres affamés, de contrées lointaines qui « viennent jusque dans vos bras égorger vos fils, vos compagnes » que vous montrent les médias.

Tellement exotique

Malgré tous ses a-priori la femme finit par me dire avec les yeux qui brillent que sa visite dans ces territoires perdus a été un « excelllllllllllent moment ». Là voilà partie dans un éloge de « l’exotisme », du mélange des « genres » et des « cultures » qui subsiste à Sevran. On est passé d’une caricature à l’autre, négative à positive en deux secondes. Tout d’un coup elle me fait l’effet d’une humaniste avide d’exotisme qui foulerait pour la première fois une terre dite « dangereuse ». Dans ces yeux je vois que moi-même je suis tellement exotique.

Mon quotidien comme un récit touristique

Je me sens comme une petite tour Eiffel dans les yeux de touristes japonais : « J’ai beaucoup aimé. Les gens sont chaleureux et très accueillant. J’ai même goûté des gâteaux arabes ». On aurait dit qu’elle parle d’une expédition dans une tribu d’Afrique. Reste à savoir si elle aurait pu y vivre. Je lui aurai bien proposé d’échanger nos maisons. Elle n’est pas si loin ma banlieue. Juste de l’autre côté du périph’ et de chez moi aussi on voit la Tour Eiffel. D’un peu plus loin, c’est tout. En fait mon quotidien devient pour elle un récit touristique fascinant.

On était dans le train pour changer d’air et voilà que plein de bons sentiments nos voisins nous renvoient à ce territoire qui nous enchaine, nous qualifie même. Dans ce train on est à nouveau des banlieusards. Pour une fois pas des dangers mais simplement des bêtes curieuses. Des animaux exotiques. Et c’est pas tellement mieux.

Flora, 20 ans, étudiante en licence 3 d’économie, Saint-Ouen

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