Lettre ouverte à mes parents à propos de cette folie qui monte aux urnes

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Papa, maman,

Encore une fois la flamme prend de l’ampleur et la France s’embrase dans la peur, le repli et la bêtise. Et encore une fois, je n’arrive pas à comprendre. C’est pas comme ça qu’on a grandi. Ce n’est pas ça qu’on a appris.

C’est vrai qu’à la maison, vos amis venaient souvent et qu’ils pouvaient s’appeler Alain, David, Anne Laure, Nadia, Tem-tem, Ali ou Rachid. Et que pour moi et les frangins, ça nous semblait normal de grandir parmi tout ce petit monde. J’ai parfois même eu un peu de mal à savoir qui étaient mes oncles et tantes tant vous m’avez appris que parfois la famille c’était aussi celle du cœur.

A la maison, on mangeait du rôti, du couscous ou de la pizza. Bon et du jambon purée sur les fins de mois. Vous aimiez la musique et sur les gros amplis pouvaient tout aussi bien jouer du Brassens, du Queens que du Idir. J’ai fini par devenir végétarien et à écouter aussi du Rihanna. L’ouverture et la diversité, ça mène à tout, mais sûrement pas au rejet.

A la maison, on parlait pas vraiment de musulmans. Pas plus de catholiques en fait ou de juifs. On a jamais trop aimé les curtons, les cultes et la morale. On partageait autre chose et sûrement beaucoup plus. On pouvait faire les pires conneries, fumer en cachette, voler dans une boulangerie, sécher l’école. Mais si on s‘’amusait à faire preuve d’irrespect ou d’intolérance, on savait que ça allait très mal se passer pour nous. A la maison, on négociait pas avec le respect et la tolérance.

C’est vrai aussi qu’on a eu la chance d’aller dans les écoles de la République, celles ou ça se mélange, ou ça se confronte et ou ça se découvre . Alors avec les frangins, on a rencontré des pierre- marie, des Maël, des Chrystelle, des Fouzia, des Farid ou des Nacim. même des Abdel Kader. C’est quand même un sacré prénom ça Abdel Kader.

En CP, j’avais rencontré Hamza. J‘ai jamais trop su d’où il venait mais pas de France c’est sûr. En début d’année, lors d’une partie d’épervier de haute voltige, il avait lancé à l’équipe « c’est nous qu’on gagnera ». Je m’étais moqué de son accent et de son mauvais français. Quelle rouste je m’étais prise par l’instit’ ! Elle avait fini par nous mettre à côté dans la classe, et faut dire qu’on s’était bien marré. On était devenu les meilleurs amis. En fait, on n’était pas vraiment différent avec Hamza. Et puis je crois me rappeler que sa sœur en pinçait pour moi…

Lorsque j’avais 14 ans, la prof de français avait commencé son cours en nous citant une phrase qu’elle avait entendu le matin même à la radio : « Les racistes sont des gens qui se trompent de colère ». Comment vous vouliez que je comprenne ça à 14 ans hein ? Mais aujourd’hui, entre terrorisme, chômage, crise, comment ne pas comprendre la justesse de cette vérité ?

Papa, maman, j’ai un peu du mal à comprendre cette folie qui monte aux urnes à chaque élection. Moi et une partie de ma génération, on a vécu le 21 avril 2002 et on a regardé ça les larmes aux yeux, impuissants face à celui qui n’en avait qu’un. Aujourd’hui, sa fille garde les siens bien ouverts et ses soldats sont plus que jamais près aux combats.

Aujourd’hui, je préfère encore penser que c’est l’ignorance, la peur, la déception ou une mauvaise expérience qu’on généralise qui ont créé cette montée de l’extrême. Et c’est peut être grâce à toutes ces expériences, cette éducation, ces rencontres, toutes ces petites choses qui semblent insignifiantes mais qui nous font grandir, expérimenter, découvrir, qui nous forgent l’opinion et le coeur, c’est ptête pour tout ça que je ne suis pas tombé dans la réponse facile que représente le FN.

Et je me dis que je suis loin d’être le seul. Loin d’être le seul à avoir eu des parents comme vous et à avoir fréquenté ces écoles. Loin d’être le seul à avoir passé du temps en colo, dans des clubs de sport et activités culturelles ou dans des assos. Loin d’être le seul à qui on a appris l’absurdité du rejet de l’autre et de la xénophobie. Loin d’être le seul à préférer la beauté de l’arc en ciel à la tristesse des monochromes.

Et dans ces jours sombres, savoir qu’en vrai on est plein de minots comme moi à avoir grandi dans la tolérance et la laïcité, bah ça me permet de garder l’espoir. Et ça me permet surtout de me dire qu’un jour, j’en suis sur, « c’est nous qu’on gagnera ».

Guillaume, 30 ans, employé dans une asso’ au Laos, originaire de Nantes

Crédit photo Flickr CC Laurence Vagner

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