Ils disent que dans nos quartiers, les filles sont invisibles

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Pas droit de cité dans les cités les filles ? Pour Hakim, féministe convaincu, c’est plus compliqué. Il ne suffit pas de s’arrêter aux images que nous renvoie un espace public très masculin !

 

Je kiffe zoner en voiture. Par « zoner en voiture », j’entends à l’arrière de la voiture n’est-ce pas, car bien sûr Monsieur est trop occupé à écrire des bouquins pour aller au code. Et puis je trouve cela assez classe de se faire conduire, d’observer la ville au travers des vitres teintées de la berline d’Amar, plongé dans un silence contemplatif, pendant que mes deux compères de devant parlent de tout et de rien.

J’aime ce moment où la nuit recouvre tout, ce moment où ma zone se fait cocon pour couver de son voile protecteur le feu qui brûle dans les esprits des enfants perdus.

Tout ce petit univers fait d’immeubles plus ou moins anciens, de nouvelles résidences, de modestes maisons et d’histoires à dormir debout, n’est jamais aussi beau que lorsque je trompe le sommeil avec mes frères d’armes, saluant avec insistance les ombres furtives tenant des murs qui ne portent plus rien.

Nos quartiers, réduits à de grands mots terrifiants

Ils disent qu’ici la France n’existe pas.

Ils débitent un torrent de lieux communs sur nos lieux extraordinaires, et nous n’avons d’autres choix que de nager à contre-courant.

Se mettre à nu devant ceux qui se servent de la tenue vestimentaire de quelques-unes comme un moyen commode de les gouverner tous.

Ceux-là mêmes qui réduisent nos quartiers à de grands mots terrifiants, tels que communautarisme, intégrisme, zones de non droit et prétendent ériger la défense du droit des femmes en thème de campagne tout en excluant celles-ci de leur rang.

Au feu rouge, un groupe d’adolescents fixe le véhicule avec insistance. La fumée d’un joint à moitié consumé s’élève dans l’air froid puis disparaît. Ils disent que dans nos quartiers les femmes sont invisibles.

J’imagine leurs analyses faussement intelligentes

Je les imagine sillonnant les rues d’une banlieue quelconque, confortablement assis à l’arrière d’une belle voiture, comme moi à cet instant.

J’imagine leurs commentaires ignorants, leurs analyses faussement intelligentes, leurs étonnements naïfs. Leurs conclusions toutes faites.

Ce dernier coup d’œil jeté à un groupe de « jeunes » squattant devant une entrée ou un commerce avant de partir.

« Vous avez vu, cinq minutes qu’on roule et on a pas croisé une seule femme ? Pas une seule femme ! C’est quand même fou. »

J’imagine des programmes politiques tronqués par ces constats erronés, des mandats entiers voués à la lutte contre un mal imaginaire ou mal compris.

Des campagnes nationales construites sur du vide, à cause d’une vitre teintée que l’on n’a pas pris la peine de baisser pour voir la réalité telle qu’elle est.

Il n’y a que des hommes… à certaines heures

Je leur donne raison sur un seul point : au parc, au kebab, au café, aux blocs jaunes, en bas de Versailles ou devant l’Hippo, à certaines heures, il n’y a que des hommes. Et en toute franchise, cela ne m’a jamais réellement interpellé.

Les sociologues, qui aiment employer de belles formules pour décrire ce genre de phénomènes, vous parleront de logiques d’appropriation du territoire par les mâles, de contrôle du corps des femmes, les plus courageux iront même jusqu’à invoquer des relents culturels. Il y a sûrement du vrai dans leurs études. Mais je m’étonne de ne jamais entendre d’explications qui prendraient le contre-pied de ces analyses.

C’est à se demander qui pense réellement les femmes comme des êtres inférieurs.

Moi, ma vie toute entière fut marquée par les histoires de celles-ci. Tellement nombreuses que je ne sais par où commencer.

Je pense à Dounia, Hafsa, Inessaf, Océane…

Je pense à Dounia et ses amies avec qui j’ai roulé ma bosse dans ces établissements scolaires ghettos où les grands entraient en motocross.

Je les retrouve vingt années plus tard diplômées de prestigieuses écoles de commerce, « intégrées », mais intègres.

Je pense aux BBK’s, à leurs premiers courts-métrages, puis à l’engagement de Hafsa auprès des Kurdes du camp, envers et contre tous ; je pense à Sevgi que j’ai connue responsable dans une maison de quartier, personnalité excentrique et mystérieuse, source d’inspiration inépuisable qui me soufflera un personnage de roman ; je pense à Inessaf qui m’a fait aimer le travail social et qui n’est jamais à court d’inspiration pour ouvrir la jeunesse de Grande-Synthe sur le monde. Je pense à Océane. Je pense à Ismou. Je pense à toutes ces personnes qui ont marqué mon existence au fer rouge. Je pense à ces filles que j’ai aimées et qui sont parties. Puis j’arrête de penser.

Et Kim Kardashian dans tout ça ?

Lorsque je reviens à moi, je réalise que la voiture est garée devant l’As, moteur éteint. Amar et Hassan ont les yeux rivés sur moi.

« Il a rien écouté de ce qu’on raconte cet enfoiré !

— De quoi ?

— Negro.

— Nan mais sérieux vous parliez de quoi ?

— Kim Kardashian elle est revenue miskina. La pauvre, je vais lui envoyer un cœur en commentaire. On est avec toi Kim.

— Je suis Kim Kardashian ! »

Nous éclatons de rire. Leurs sourires narquois se reflètent dans l’écran de leur smartphone.

Et je souris aussi, désolé par ce paradoxe d’une société qui néglige ces femmes que je porte dans mon cœur d’un côté, tout en élevant sur un piédestal des coquilles vides de l’autre.

Je souris parce que ces femmes sont à mes yeux plus dignes d’intérêt que les millions d’euros volés de Kim K. Je souris parce que je sais que certains vont encore dire que je parle à leur place, alors que celles-ci n’ont attendu personne pour dire ce qu’elles pensent.

Ces femmes qui ont un temps d’avance sur la rue

Elles n’ont attendu personne pour être clairvoyantes sur cette société et sur les maladies de cette zone où tout n’est qu’ornements factices, personne pour s’investir dans les vraies choses.

Elles ont un temps d’avance sur la rue. Et deux temps d’avance, sur leurs débats stériles.

Lucide, je n’espère pas que ces messieurs comprennent ces mots. Je n’espère même pas qu’ils les lisent.

Demain, quand le jour sera levé, nous aurons le droit aux mêmes discours caricaturaux et condescendants. Les mêmes experts auto-proclamés assénant les mêmes pseudos vérités. La même fracture déchirant une France dubitative.

Ce n’est qu’un plaidoyer de plus, une balade nocturne teintée d’ironie, pour chanter les astres qui brillent sur nos ténèbres.

J’offre ce texte comme une rose à celles que j’affectionne. Puisque les écrans encensent l’indécence et l’absurde. Puisque les discours s’écrivent sans nous.

Qu’il me soit permis de faire honneur à celles qui m’inspirent, quitte à utiliser les méthodes de ceux que je fustige et quelques titres aguicheurs.

Rien à foutre de Kim Kardashian.

Le hold-up est fini. Je vous rends vos bijoux.

 

Hakim, 25 ans, blogueur et ambassadeur d’Unis-Cité, Grande-Synthe

Crédit photo : Divines

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4 RÉACTIONS
  • Charles 9 novembre 2016

    Bravo l’ami ! Tu as vraiment une plume lyrique et vibrante,continue !!

    Amicalement.

  • Dounya 11 novembre 2016

    Bravo Hasshh pour cette lettre à tes soeurs ! Tu es fier de nous comme nous sommes fières de toi !

  • Camille Helbéïe 17 novembre 2016

    Très beau ! Bravo ! J’ai été happé par ta plume, la poésie de ta syntaxe…
    Et quelles belles paroles, tu poses un beau regard sur ce monde. C’est touchant et captivant !

  • Hakim
    Hakim 27 novembre 2016

    Merci vos commentaires donnent de la force.

    Le combat continue.

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