J’ai grandi dans la mémoire des camps de concentration

auschwitz birkenau
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Quand les gens me demandent pourquoi j’aime autant l’Histoire, comment je peux m’intéresser à tous ces vieux moments qui n’ont aucune résonance dans leur esprit, j’aimerais avoir des arguments bétons, des idées claires et une réponse incontestable. Mais en général je hausse simplement les épaules dans un souffle. Si seulement je pouvais leur projeter mon enfance. Ils comprendraient.

« Il s’est passé quoi dans ces camps ? »

J’ai grandi dans la mémoire des camps de concentration de la Pologne occupée. Les contes qu’on me racontait quand j’étais enfant n’avaient pas la jolie fin qu’on leur connait. La princesse n’épousait pas le prince. Ils n’avaient pas beaucoup d’enfants. La plupart du temps, dans les histoires qu’on me racontait, les survivants se faisaient rares. Je n’ai compris que bien plus tard que ces histoires n’en étaient pas. On me racontait l’Histoire, celle qui a forgé le monde dans lequel nous vivons.

J’avais huit ans quand mon père a lancé la cassette sur laquelle il avait enregistré Shoah de Claude Lanzmann. Ce jour-là, j’ai embarqué et je n’ai plus jamais quitté le train. Après huit heures de visionnage je n’avais posé qu’une question, une simple question pleine de naïveté et d’innocence, celle d’une petite fille de huit ans qui ne connaissait encore rien de la barbarie humaine.

« Papa, il s’est passé quoi exactement dans ces camps ? »

Apprendre l’Histoire et… de soi-même

Mon père a commencé à parler avec des mots que j’étais en mesure de comprendre en épargnant mon esprit des pires horreurs. C’était trop tard. Il venait d’étaler devant moi une carte vierge que je devais remplir. C’est avec cette simple question que des centaines d’autres commencèrent à affluer. J’avais besoin de savoir, d’apprendre, de comprendre. Mon père a vite compris que je serais celle à qui il transmettrait ce qu’il savait, ce respect pour toutes les victimes, son respect pour l’Histoire, que je serais son initiée, celle qui transmettrait à son tour. Celle qui n’écoutait que d’une oreille ses longs discours sur la guerre avait changé de camp, désormais je restais silencieuse, prenant chaque mot pour une nouvelle leçon. Je notais, j’archivais, je reconstruisais l’Histoire du passé tout en construisant mon histoire présente, l’une apportant à l’autre.

Il ne s’agit pas de vivre dans le passé et de s’enfermer dans ce qu’on ne peut pas changer pour se sentir mieux. C’est l’inverse en réalité. Apprendre l’Histoire a été pour moi, la plus grande leçon d’humanité. C’est en se confrontant à l’horreur au côté le plus animal de l’humain que j’en suis venue à l’aimer. Plus j’en apprends sur ces crimes, plus j’ai foi en l’humanité. Parce qu’autour des bourreaux se sont dressés des Justes, des hommes, des femmes qui n’ont jamais douté de la beauté du monde, de la liberté, de la vie. Et qui n’ont jamais renoncé à se battre pour elles. L’Histoire ne représente pas seulement de vieux papiers rangés dans un classeur, c’est une chance d’apprendre des autres, d’apprendre de soi-même.

De ces échanges est née une promesse : un jour, nous prendrions la route jusqu’à Auschwitz.

J’entends les cris, je vois les morts

« Je ne peux pas le faire sans toi. Ça n’aurait aucun sens ». C’est ce que mon père m’a dit quand, une fois devant la porte du camp, nous avons fait une pause. Depuis plusieurs années, Auschwitz n’est plus seulement un mot sombre dans mes livres d’Histoire. Je sais ce qu’il s’y est passé, avec précision. Je connais les dates, les chiffres, les noms. J’ai lu le témoignage des victimes, celui des bourreaux. Je n’arrive pas en terre inconnue. Je ne découvre pas une histoire atroce. Et pourtant. En franchissant cette porte, je redeviens la petite fille effrayée que j’ai toujours été. J’entends les cris, je vois les morts, le vent siffle et mon esprit se perd. Sous le soleil de plomb, je n’arrive même pas à imaginer la douleur de leur vie ici. Je relativise toute plainte formulée, je reste muette et j’écoute les bruits de trains qui se rapprochent.

Je marche sur des cendres.

Tout ici n’est que mort et désolation et pourtant le paysage est magnifique. Le silence des hommes laisse les arbres parler, ces témoins silencieux laissent le vent raconter ce qu’ils ont vu. C’est ce vent de mémoire qui souffle sur nos têtes. Les fantômes sont là mais ils ne disent rien. Ils savent que l’on sait. Les cours d’histoire prennent du relief d’un coup, le passé et le présent s’entremêlent. C’est comme pénétrer dans la chambre de quelqu’un pour la première fois, ce que sont les gens apparait naturellement quand on regarde autour de soi. Entre ces murs, chaque victime trouve une place, on a gardé les vêtements, les valises, les chaussures, les noms. Ils sont présents partout. Sur ce sol instable qu’ils ont foulé, dans ces murs qu’ils ont marqués de leurs ongles, dans le vent qu’ils ont respiré, dans ce silence qui les honore.

Le souvenir de l’horreur demeurera

Toutes ces visites sont personnelles. Chacun les ressent différemment mais, ce jour là, j’ai vu des centaines de personnes, de confessions, de nationalités et d’âges différentes, certains connaissant tout de l’Histoire, d’autres très peu, marcher ensemble pour rendre hommage et conserver le souvenir. Même sous 35 degrés, je ne peux m’empêcher de frissonner, nous sommes au cœur de la barbarie. Toute découverte est atroce. Il n’y a pas de raison, pas d’explication. Nous sommes face à l’exécution précise d’un plan conçu à la virgule près. J’ai envie de vomir, de pleurer mais la réaction la plus primaire n’est pas possible. Il ne s’agit pas d’être insensible mais de rester digne. Au fond de mon estomac, c’est ce que je ressens, je ne veux pas me laisser partir à nouveau. Je veux rester forte, pour eux.

Mais je suis sortie. Libre, tranquille, simplement. J’ai franchi la porte du camp et je suis retournée à ma vie. Cette visite devenant une parenthèse comme tous les autres moments. Pour les autres, pour ceux qui sont morts entre ces murs mais surtout pour ceux qui sont ressortis, le souvenir de l’horreur demeurera, jamais il ne deviendra une parenthèse.

En fait, je sais ce que j’aime tant dans l’Histoire, c’est cette rencontre inachevée avec l’humain, le partage d’un moment particulier d’une vie prise au hasard, les mots fragiles qu’on va poser sur l’expérience d’un être. C’est l’impression de rendre un peu d’existence à ceux qui ne sont plus là, c’est raconter pour ceux qui ne peuvent plus le faire.

J’aime l’Histoire parce qu’elle est imparfaite et lacunaire. J’aime l’Histoire parce qu’elle nous ressemble.

 

Léna, 19 ans, volontaire en service civique, Lyon

Crédit photo Léna P.

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