Je suis Aylan

Alyan
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Il s’appelait Aylan Kurdi et il avait 3 trois ans. Trois ans, c’est 1095 réveils, des milliers de biberons donnés par ses parents, autant, voire davantage encore de rires et de sourires, c’est des centaines de fêtes, des centaines de visages familiers. Pourtant, les trois années d’Aylan n’ont pas été si drôles et si plaisantes que cela. Aylan comme des millions d’autres personnes est un réfugié. Aylan n’est pas que ce petit corps minuscule et encore laiteux retrouvé face contre terre sur cette plage turque. Aylan était Syrien. Il est né dans le bruit assourdissant des bombardements. Aylan a vécu comme ça, au rythme des palpitations du cœur de ses parents à la moindre petite vibration des vitres.

Aylan est le visage de nous tous qui sommes partis, un beau matin sans prévenir quiconque. Nous sommes le monde, nous sommes le métissage, mais nous venons d’ailleurs, même si nous vivons ici. C’est délicat de prendre sa plume et de témoigner, mais je veux dire que dans mon malheur, j’ai eu un peu de la chance. Aujourd’hui, contrairement à tous ceux dont les âmes hantent nos mers et nos océans, j’ai la chance de pouvoir m’adresser à vous dans cette langue d’emprunt et d’adoption qu’est le français, parce que j’ai réussi à m’installer.

Partir du jour au lendemain, sans rien

Il y a quelques années en arrière, j’étais à la place de cet enfant. Terrorisée dans mon pays d’origine mais terrifiée par ce saut vers l’inconnu. Nous avons quitté l’Algérie en plein Printemps Noir Berbère. Non, il ne fait pas bon être berbère en Algérie. Nous sommes partis, du jour au lendemain, sans rien. Nous étions dix, ma mère attendant encore un enfant. Nous avons pris ce bateau et fait un long chemin dans le froid des nuits de janvier pour traverser cette mer, pour trouver refuge ailleurs. Parce que c’est bien ce dont il s’agit. On part avec des larmes qui ruissellent le long des joues, l’estomac retourné mais surtout envahi par la question de l’après. Le chemin est long et périlleux pour trouver son rythme de croisière, prendre ses marques, mener la bataille juridique et administrative. Arriver à nourrir et loger tout le monde…

Vous savez un migrant installé revient de loin. Contrairement à ce qu’on veut bien vous faire croire, être migrant, ce n’est pas le Club Med. Quitter son pays parce qu’il en va de sa survie ne laisse pas indemne. Nous sommes tous un peu attachés à la terre que nous avons foulée pour la première fois et la laisser crée une terrible souffrance, plus grande que celle suscitée par l’amant éloigné. Une fois parti, on est le bienvenu nulle part, tout le monde doute du bien fondé de ce départ.

Et au final, on se retrouve éternellement apatride. En Algérie, on me voyait comme une sale petite berbère, une mécréante, une païenne, fille de Kahina la sorcière. Aujourd’hui, en France, on me voit comme une arabe, « d’apparence musulmane » comme disait l’autre, qu’on n’hésite pas à orienter vers la Préfecture, « parce que, pour les gens comme vous, c’est à la Préfecture que ça se passe ».

Non seulement le cas d’Aylan et de sa famille n’est pas un épiphénomène, mais surtout la question de la suite est encore plus compliquée pour les migrants.

Il s’appelait Aylan, ce n’était que son troisième été…

Sophia, 21 ans, animatrice du blog la petite robe rouge, Marseille

Illustration Sarah Yahya

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2 RÉACTIONS
  • Jérôme 3 septembre 2015

    Moi aussi,

    Je suis Européen je suis Aylan

  • Bradpott 1 octobre 2015

    J’ai découvert le site la-zep.fr, hier. Depuis, je suis scotché par une telle qualité d’écriture et la sincérité des témoignages.
    Sophia, ton texte me fait pensé à une idée qu’a dit un chroniqueur l’autre soir à la télé qui m’a semblé très vrai : est que les migrant ne méritent pas d’être en France autant que ceux qui y sont depuis leur naissance ?
    Qu’ai je fait d’aussi audacieux, d’aussi héroïque pour être français… Bien sûr, on pourra dire que mes ancêtres l’ont fait pour moi ! C’est vrai ! Mais moi, que puis je faire pour être digne de leur héritage ? Sans doute être digne et respectueux de ceux qui vont au de-là d’eux même pour survivre et vivre en France et peut-être devenir Français.
    Sophia, je n’ai qu’un mot à dire : Bienvenue 🙂

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