Je suis étudiant et je soutiens la loi Travail

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Je suis étudiant et je soutiens le projet de loi de Madame El Khomri. Il est loin d’être parfait, nous sommes d’accords. Il a été très mal préparé et expliqué au public, c’est un fait. Ce projet de loi n’est pas assez ambitieux, c’est mon opinion. Venons-en aux raisons de mon soutien à ce projet de loi.

Pas prêt à rester coincé au même poste toute ma vie

J’ai vu tant de personnes malheureuses dans leur travail, non pas parce qu’elles étaient exploitées, mais tout simplement parce qu’elles ne faisaient pas ce qui leur plaisait, et qui pourtant s’obstinaient à rester à leur poste de peur de ne jamais quitter cette prison qu’est devenu le chômage.

A 23 ans, je ne suis pas prêt à rester coincé au même poste toute ma vie. J’imagine que comme moi la très grande majorité des jeunes espèrent trouver un domaine qui leur plaise, vivre plusieurs expériences très différentes, bref s’éclater dans leur vie professionnelle, et pas rester agrippés au premier poste qu’ils occuperont par peur de rester au chômage pour le restant de leurs jours.

Il y a une semaine et probablement encore au moment où vous lirez ces lignes, des milliers de personnes ont fait bruyamment savoir qu’ils entendent, dans le projet de loi Travail, précarité, et pas flexibilité.

Je comptais initialement parler des nombreux contre-exemples qui existent en Europe : les Job Acts en Italie, le marché de l’emploi en Allemagne où le taux de chômage est pratiquement le tiers du nôtre, et ce depuis des années… Mais j’ai préféré en appeler à des arguments qui parleront plus à tout le monde.

Des entrepreneurs qui craignent d’embaucher

Vaut-il mieux avoir la certitude d’avoir le même emploi pour le restant de ses jours, ou un emploi tout simplement ?

Est-ce que vous préférez le confort de la « sécurité » de l’emploi – terme tout relatif quand on considère que plus de 25% des jeunes Français sont au chômage, et que certains n’auront pratiquement jamais accès à l’emploi pour que d’autres restent au leur toute leur vie – ou être certain qu’il y aura toujours de nouvelles opportunités à saisir, même précaires, et donc la possibilité de choisir une carrière qui nous plaît quitte à changer souvent d’emploi ?

Je connais personnellement plusieurs entrepreneurs, et je compte en devenir un moi-même. Je ne parle pas de caricatures de grands patrons, cigare au bec et chapeau haut de forme sur la tête, mais de ceux qui travaillent plus de 60 heures par semaine pour un projet qui les tient en haleine. Petit fun fact au passage, les grandes entreprises emploient moins de 30% de la population, donc ce sont plutôt ce genre d’entrepreneurs qui pourront vous offrir un travail.

Bref, ce qui m’a frappé, c’est de constater à quel point certains d’entre eux craignaient d’embaucher. Ils n’en étaient pourtant pas à leur première entreprise, mais ils préféraient ne pas trop développer leur entreprise, plutôt que de prendre ce qu’ils considéraient être un risque susceptible de mettre en danger leur nouveau commerce. Ce genre d’histoires j’en ai connu plusieurs, et elles me font même douter du fait que je veuille créer une entreprise en France.

L’employé au centre de la discussion

Je résume : flexibilité = création d’emplois = possibilité de trouver et de changer d’emploi.

Une autre raison qui me fait aimer ce projet de loi, c’est qu’il replace l’employé au centre de la discussion. Les aménagements qui pourront être faits à ses conditions de travail le seront seulement s’il donne son accord, ou si cela a été voté par une majorité d’employés dans l’entreprise. Enfin la parole est donnée à l’employé sur ce qu’il est prêt à faire pour l’entreprise, et ce qu’il exige en retour. Faire des heures supplémentaires ? Oui, mais à tel prix.

Certains me diront que les employés ne sauront pas se défendre face à leur employeur pour défendre leur intérêt. Premièrement c’est les prendre pour des idiots. Deuxièmement, cela donnera l’occasion aux syndicats de reprendre leur vraie place, dans les entreprises et pas dans les rues, et de leur donner l’importance qu’ils devraient avoir.

Moins de 8% des Français sont syndiqués ; les Français ne peuvent pas être aussi nombreux à se tromper en même temps. L’idée d’un syndicalisme fort, travaillant à un niveau humain plutôt que sur des accords de branche qui ne prennent pas toutes les situations en compte, et plus occupé à servir de médiateur entre les entreprises et les salariés qu’à leur nuire, voilà ce qui me fait rêver et peut être entraperçu dans ce projet de loi.

Je veux que les choses changent

Ce projet de loi n’apportera pas le plein emploi. Il ne changera probablement pas vraiment la vie de quiconque, et ne concrétisera sûrement pas l’idée que je me fais du syndicalisme ; il est beaucoup trop timide. Il y a d’ailleurs certains points du projet qui me semblent carrément idiots ou flous. La « garantie jeunes » ? Encore une usine à gaz. Taxer les CDD ? Les entreprises n’engagent quelqu’un que si ce qu’il apporte est à la hauteur de ce qu’il coûte ; au lieu de ne plus embaucher en CDI, ils n’embaucheront plus en CDI ni en CDD.

Une refonte totale de notre code du travail et même notre façon de penser le monde de l’entreprise sont nécessaires. Mais en soutenant ce projet de loi, j’espère faire passer un message. Je veux que les choses changent, et je pense que le reste des français aussi. Plus de 10% des Français au chômage, et le reste cramponné à son poste par peur du chômage, ce n’est plus tolérable.

Je suis prêt à être incertain de garder un emploi, si je suis sûr de pouvoir en trouver d’autres, et au final avoir une carrière pleine d’expériences différentes, certaines mauvaises, d’autres bonnes, pour enfin trouver ce que je veux faire.

Robin L, 23 ans, étudiant à HEC, Paris

Crédit photo blumpy

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7 RÉACTIONS
  • Guillaume 23 mars 2016

    – Les réformes d’Italie et d’Allemagne ont fait diminuer le chômage, parce qu’elles ont créé des contrats de travail très précaires aux horaires et salaires alarmants. L’évolution du taux de pauvreté de ces pays est édifiante.

    – Rien n’empêche au salarié de quitter son travail aujourd’hui s’il ne veut pas « rester coincé à son poste », il faut cependant aussi laisser la possibilité aux autres d’avoir un emploi stable si c’est comme cela qu’ils conçoivent leur avenir.

    – Estimer qu’il n’y a le choix qu’entre un emploi précaire ou du chômage est faux et manipulateur, lorsqu’il y a 10% de chômage, il y a aussi 90% de non chômeurs.

    – Le chiffre de 30% d’employés de grandes entreprises, s’il est vrai, est une bonne raison de ne pas prendre à la légère le projet de réforme : il s’agit de plusieurs millions de personnes. Il ne faut pas oublier qu’il existe beaucoup d’entrepreneurs sans salariés dans les derniers 70%.

    – L’embauche dépend essentiellement des carnets de commandes, rarement d’une envie vague des patrons de se développer. Le CDD et l’intérim prermettent aujourd’hui beaucoup de souplesse aux employeurs qui veulent tenter des projets sur le court ou moyen terme. Il faut aussi rappeler qu’il existe une période d’essai en France qui laisse la possibilité à l’employeur de rompre le contrat sans justification. Elle peut durer jusqu’à 8 mois dans certains cas.

    – Laisser les patrons négocier avec leurs employés ou syndicats ne fonctionne pas (exemple des Allemands dont la précarité est grandissante), le chantage à l’emploi rompant tout équilibre dans le débat.

    – « Je suis prêt à être incertain de garder un emploi, si je suis sûr de pouvoir en trouver d’autres ». Tout le monde n’a malheureusement pas un diplôme permettant de facilement trouver un emploi. Je ne pense pas vous apprendre que la précarité de l’emploi est un gros frein aux emprunts par exemple.

    – « Je veux que les choses changent ». Je vous suggère de vous interresser aux alternatives qui privilégient le bien-être commun, comme celle du revenu de base 🙂

  • David 23 mars 2016

    Salut, j’ai bientôt 44 ans, je suis donc bien plus ancien que toi et je possède, par conséquent, une certaine expérience du monde du travail. Je peux dire que mon parcours professionnel a été incompris ou critiqué car je n’ai jamais eu l’ambition du poste unique ou de la réussite sociale telle que l’on la conçoit en général. Après mes études et avoir obtenu un bac + 5 en développement local, j’ai multiplié par choix les contrats et les emplois divers dans les domaines de l’éducation, de l’enseignement, de l’artistique, de la création d’entreprise, de l’aide à la personne… en alternant avec des périodes de chômage plus ou moins longues. Mais ce parcours non linéaire parfaitement assumé m’a permis de rencontrer des gens très différents de tout milieu et de cultures très diverses… et si je ne me suis pas immensément enrichi sur le plan financier, je me sens rempli d’une richesse beaucoup plus épanouissante en expériences de vie et en relation humaine.

  • Clio 23 mars 2016

    [Je poste ici ce commentaire que j’ai déjà publié sur la page facebook de la ZEP]

    C’est vrai qu’on a tendance à l’oublier mais il y a aussi des jeunes de droite (sinon, beh mathématiquement il n’y aurait pas autant de vieux de droite), et même si cette orientation politique a énormément la parole c’est juste qu’on fasse une place sur ZEP à des témoignages individuels de cet ordre.
    Maintenant ça autorise aussi à exprimer son désaccord, je ne reprends que quelques idées mais je suis globalement contre tout ce que ce texte énonce :

    « comme moi la très grande majorité des jeunes espèrent trouver un domaine qui leur plaise, vivre plusieurs expériences très différentes, bref s’éclater dans leur vie professionnelle, et pas rester agrippés au premier poste qu’ils occuperont par peur de rester au chômage pour le restant de leurs jours »
    → c’est vraiment ne pas être en phase avec la réalité que de dire cela, aujourd’hui non seulement les jeunes ont du mal à se faire embaucher en CDI (donc ils n’ont rien à quoi « s’agripper ») mais en plus ils enchaînent les petits boulots stupides, ingrats et déprimants où leurs managers les traitent de plus en plus mal. Ils n’ont le choix qu’entre un boulot pourri et un autre boulot pourri (la plupart du temps pour des boîtes qui ne correspondent pas à leur éthique personnelle).

    « certains n’auront pratiquement jamais accès à l’emploi pour que d’autres restent au leur toute leur vie »
    → ça garçon ça s’appelle opposer les victimes d’un système alors qu’il n’y a aucun lien de corrélation entre les deux situations. Ce ne sont pas les CDI ou les fonctionnaires qui créent du chômage (ce sont plutôt les grandes entreprises qui délocalisent dans des pays où les gens ont moins de droits ET le progrès technique qui prend en charge certaines tâches répétitives). C’est comme faire croire aux salariés pauvres/chômeurs que leur problème ce sont les immigrés alors que ce sont les actionnaires de la boîte qui emploie/licencie qui font pression pour augmenter les marges de l’entreprise. Le loup profite de la dispute des deux lapins pour les manger tous les deux, c’est classique.
    J’ajoute à cela (cf le Cash Investigation d’hier) que si les grandes entreprises capitalistes ne pratiquaient pas la fraude fiscale avec des millions et des millions d’euros de perte pour l’état (y compris des entreprises publiques comme la SNCF ou EDF), on pourrait peut-être enfin baisser certaines charges inutiles des PME. La lutte est entre les petits et les gros, plus seulement entre les ouvriers et les patrons.

    « Certains me diront que les employés ne sauront pas se défendre face à leur employeur pour défendre leur intérêt. Premièrement c’est les prendre pour des idiots. Deuxièmement, cela donnera l’occasion aux syndicats de reprendre leur vraie place, dans les entreprises et pas dans les rues, et de leur donner l’importance qu’ils devraient avoir.
    Moins de 8% des Français sont syndiqués ; les Français ne peuvent pas être aussi nombreux à se tromper en même temps. »
    → Non ce n’est pas prendre les gens pour des idiots, c’est tenir compte des systèmes de domination inhérent à la hiérarchisation au sein de l’entreprise et qui sont depuis quelques dizaines d’années considérablement renforcés par le chômage de masse qui arrange pas mal de monde. Tu dis non aux heures supplémentaires ? Ton CDD ne sera pas renouvelé. Tu refuses de travailler le dimanche ou d’avoir une pause de 5h au milieu de ta journée ? On ne t’offrira pas de possibilité d’évolution de carrière. Tu tombes enceinte ? On va te placardiser jusqu’à ce que ta dépression te pousse à démissionner. Et c’est exactement pareil quand on veut se syndiquer : c’est déjà compliqué d’obtenir un contrat de travail légal et honnête, alors s’organiser pour gueuler si ça ne va plus… Crois-moi, beaucoup de salarié.e.s qui souhaiteraient se syndiquer ne le font pas pour que cela ne leur nuise pas dans leur travail et leur vie quotidienne. La réalité est là, le chômage est l’argument massue pour que les gens la ferment, et ça marche. Je t’encourage à étudier d’un peu plus près l’histoire du droit de grève et des luttes syndicales. Ce sont d’abord les salariés qui créent de la valeur, et pas celles et ceux qui organisent leur travail.
    On est d’accord sur un point : le problème c’est le chômage de masse. Alors peut-être faudrait-il plutôt partager le temps de travail qui nous reste plutôt que de mettre les travailleurs en concurrence les uns avec les autres…

  • Vincent 23 mars 2016

    Un peu de lecture pour corriger quelques erreurs de faits ou d’interprétations :
    http://www.alterecoplus.fr/social/reforme-du-marche-du-travail-tout-comprendre-aux-debats-sur-la-loi-el-khomri-201603091000-00003099.html
    – Sur l’Italie et l’Espagne : http://www.alterecoplus.fr/chomage/un-miracle-de-lemploi-en-espagne-et-en-italie-ah-bon-ou-ca-201603101250-00003154.html
    – Sur l’Allemagne, c’est un contre-exemple justement : CDI moins flexible qu’en France (OCDE).
    – Le chômage des jeunes, c’est pas 25 % des jeunes, mais 25 % des actifs jeunes (donc les moins employables). C’est pas du tout la même chose.
    – Sur la garantie jeunes, tous les spécialistes pensent que c’est une bonne chose : http://www.alterecoplus.fr/chomage/faire-de-la-garantie-jeunes-un-droit-un-grand-pas-en-avant-201603151551-00003051.html Usine à gaz ? Ca sent bon le vocabulaire du faux expert qui ne connait pas le truc.
    – flexibilité = création d’emplois : pas vérifié selon l’OCDE (orga pourtant libérale) et pas vérifié depuis 40 ans en France : http://www.alterecoplus.fr/social/40-ans-de-dereglementation-du-marche-du-travail-201603151720-00003151.html

    Pour le reste, ton avis n’est pas inintéressant, mais outre que tu gagnerais à muscler un peu tes chiffres et tes affirmations, n’oublie pas qu’il correspond à ta situation de diplômé de grande école (j’en suis un aussi), pas des 100 000 NEET’s qui sortent chaque année.

  • Futur pour tous 24 mars 2016

    Facile de soutenir la libre-entreprise quand on est à HEC !
    Facile de soutenir la loi travail quand on se destine à être entrepreneur, et donc, très probablement, employeur.
    Facile de ne pas voir que derrière la contestation de cette loi, la jeunesse et les travailleurs songent assez intensément à critiquer l’organisation de notre économie, la marge de manoeuvre que l’on offre dans une société pour « s’éclater dans leur vie professionnelle » étant pour une partie significative de la population, extrêmement mince.
    Facile de ne pas voir qu’en plus d’en avoir ras-le-bol de ne pouvoir négocier directement ses conditions de travail, les protestataires en ont marre de ses soi-disant représentants, qui ne conçoivent les rapports économiques que du point de vue des chefs d’entreprise, qui, s’ils ne sont évidemment pas tous des caricatures d’exploiteur, ont tout de même plus de possibilités, de choix, que ceux qu’ils emploient.
    Facile de dire « flexibilité = création d’emplois = possibilité de trouver et de changer d’emploi » quand on est de ce coté là de la populace, car en fait ce que cette équation simpliste trahit, c’est plutôt une possibilité accrue des employeurs de trouver et de changer de salariés… même à supposer que nos opportunités d’emplois augmentent un peu quantitativement, s’il faut pour cela sacrifier des conditions de travail, le salarié moyen n’y gagne pas grand chose.
    Oui, c’est très facile de nous vendre de l’épanouissement dans le travail et de nous reprocher de vouloir de la sécurité quand on ne connait rien de tous ceux qui jamais n’auront leur mot à dire face aux employeurs. D’ailleurs, ceux-ci ne liront probablement pas ces lignes. D’ailleurs, ceux-ci ne croirons peut être même pas utile de s’intéresser à la question et d’agir (et d’ailleurs, comment ?) en conséquence.
    Cessez de vous voiler la face : nous ne sommes pas égaux sur le marché de l’emploi.

    Signé : un connard de ta génération qui a choisi le radeau des sciences sociales.

  • Robin L.
    Robin L. 30 mars 2016

    Tout d’abord, merci à tous d’avoir pris le temps de répondre à mon article ! Ces réactions sont intéressantes, et méritent toutes une réponse individuelle de ma part. Je tenterai de trouver le temps pour cela, mais je ne promets rien.

    Certains de vos arguments m’ont interpellé. Par exemple, dans la réponse de Guillaume :
    « Lorsqu’il y a 10% de chômage, il y a aussi 90% de non chômeurs » : Et tu t’en contentes ? 10% de la population active peine à vivre décemment, mais tout va bien parce que les 90% autres ont un job. Sans compter que ces 10% ont une famille, et qu’il est probable que la misère des parents va toucher leurs conjoints, parents et leurs enfants pour le restant de leur vie. Guillaume, je sais que ce n’est pas ce que tu voulais dire, mais on touche là un point qui m’est cher.
    Les chômeurs forment aujourd’hui une communauté absolument pas négligeable. Une communauté qui souffre, et qui n’est absolument pas représentée. En protégeant les salariés, on perpétue cette tradition de sacrifier les chômeurs. Leurs intérêts ne sont qu’en apparence contraires à ceux des salariés, mais le plus triste c’est que personne ne prend la peine d’en savoir plus sur leur calvaire.

    Autre réponse étonnante, de la part de Clio :
    « C’est vraiment ne pas être en phase avec la réalité que de dire cela, aujourd’hui non seulement les jeunes ont du mal à se faire embaucher en CDI (donc ils n’ont rien à quoi « s’agripper ») mais en plus ils enchaînent les petits boulots stupides, ingrats et déprimants… » Je n’ai peut-être pas assez martelé cette partie de mon message, et suis donc coupable de ne pas avoir été clair : je suis très critique de notre marché du travail, et en particulier de l’injustice flagrante qui est faite aux jeunes. Tout le système actuel repose sur le fait que les employés en place, parce qu’ils sont plus anciens, ne peuvent être remplacés par des plus jeunes, même si ces derniers sont plus efficaces. Avec une telle façon de penser, la méritocratie est morte. C’est une des raisons pour lesquelles je souhaiterais que les postes tournent plus : les jeunes aussi doivent avoir une chance de faire leurs preuves.

    Dernier extrait de vos réponses, de « Futur pour tous » (ce qui implique au passage de ramener un paquet de types d’entre les morts) :
    « Facile de dire « flexibilité = création d’emplois = possibilité de trouver et de changer d’emploi » quand on est de ce coté là de la populace, car en fait ce que cette équation simpliste trahit, c’est plutôt une possibilité accrue des employeurs de trouver et de changer de salariés… même à supposer que nos opportunités d’emplois augmentent un peu quantitativement, s’il faut pour cela sacrifier des conditions de travail, le salarié moyen n’y gagne pas grand chose. »
    La première équation n’est pas si facile à dire : si l’écrasante majorité des économistes ont établi un consensus là-dessus, le message n’est passé que dans une partie des pays de ce monde, comme la Nouvelle-Zélande, l’Australie, le Danemark, le Canada… Etrangement, ce sont aussi des pays se situant en tête des pays où il fait le meilleur vivre. Tu as tout de même été honnête en reconnaissant que la flexibilité pouvait créer des emplois, et c’est à porter à ton crédit. On touche là un autre point important : la possibilité pour un employeur de changer de salariés.
    Autant vous le dire tout net, je suis à 100% pour. Le jour où je deviendrai végétarien, ça me ferait quand même mal que celui qui tient le rayon boucherie du supermarché de mon quartier m’attrape par la manche en disant : « Monsieur, vous faites une bonne partie de mon chiffre d’affaire, et sans vous le rayon risque de fermer. Il va falloir penser à moi et mon train de vie, et continuer à acheter de la viande. » Le salariat, comme tout échange librement consenti, doit profiter aux deux parties. Autrement on appelle ça du racket. De quel droit obligerait-on un employeur à garder un salarié qu’il ne juge plus utile, à tort ou à raison ? De quel droit fait-on courir le risque d’un licenciement pour faillite de l’entreprise à tous les autres salariés de l’entreprise, pour quelques uns qui ne sont plus utiles ? Alors oui, je trouve que les grandes entreprises françaises licencient trop vite. En licenciant bêtement pour réduire les coûts, elles se privent d’un capital humain précieux, et constatent souvent trop tard l’idiotie de leurs stratégies court-termistes. Les allemands sont d’ailleurs plus en avance que nous : en 2008, au lieu de licencier, ils ont mis au chômage partiel, et à peine un an plus tard la majorité des salariés avaient repris leur temps plein. Mais si les grandes entreprises françaises appliquent des stratégies aussi grossières, je pense que c’est moitié parce que les grands patrons peuvent être de vrais fruits (voire celui du chêne), mais aussi moitié parce que l’appareil législatif français n’est pas assez souple pour permettre des réactions plus fines et créatives aux crises.

    Ma réponse est déjà beaucoup plus longue que je ne le souhaitais, je vais donc conclure. Il est temps d’arrêter de mettre des pansements sur des hémorragies internes. Il existe un mal principal à l’origine de biens d’autres : le chômage. Big up à Clio d’ailleurs pour en être arrivée à la même conclusion. C’est le chômage qui rend la concurrence entre salariés âpre : évidemment, des millions de personnes sont dans la mêlée. C’est lui qui permet à certains employeurs/managers d’exploiter leurs subordonnés : des millions de personnes sont sur les rangs pour prendre la place du salarié. C’est lui qui empêche les salaires d’augmenter : encore une fois parce que des millions de personnes sont sur les rangs.
    Pour résorber le chômage, il n’y a qu’une solution pérenne : permettre aux entreprises de créer plus d’emplois qu’il ne s’en détruit. Aujourd’hui, recruter est cher : entre 15 et 25% du salaire brut annuel de la personne engagée.
    http://lentreprise.lexpress.fr/rh-management/recrutement/le-cout-du-recrutement_1526996.html
    http://www.rhinfo.com/thematiques/sourcing-et-recrutement/couts-de-recrutement
    Plus si l’on compte les mauvaises embauches (auquel cas l’intégralité du salaire versé est perdu), le coût de la formation d’un salarié (notamment ce qui est consommé sur le temps et la productivité des autres salariés qui participeront à former le nouveau), les contrats ratés parce que l’attention du chef d’entreprise était portée sur le recrutement et l’insertion du nouvel entrant… Au risque de me répéter, les entreprises, surtout en France, ce sont majoritairement de petites ou moyennes entreprises pour lesquelles ces sommes ne sont pas négligeables, et le temps perdu encore moins. Compliquer les licenciements, c’est rendre extrêmement dangereux l’embauche.

    Je ne cherche pas à défendre les entreprises. Du moins pas que. Je cherche surtout à défendre les chômeurs, et les salariés en situation précaire. Il se trouve que leurs intérêts coïncident avec ceux des entrepreneurs, même si ce n’est pas toujours évident.

    Pour finir, je vais en surprendre certains :
    – je ne suis pas de droite, et me sens même presque insulté d’être confondu avec cette mouvance (sans rancune Clio).
    – je trouve les grandes entreprises potentiellement dangereuses, et à plusieurs niveaux. Et je méprise le MEDEF, qui ne représente que les intérêts des grandes entreprises.
    – je propose d’assouplir le marché du travail, c’est vrai, mais ce n’est pas tout. J’examine depuis un bout de temps l’idée de revenu minimum universel, et suis de très près son évolution en Finlande (mais merci de m’avoir suggéré cela Guillaume, l’intention était louable). Un système de flexi-sécurité comme celui des pays du Nord de l’Europe, et notamment au Danemark, sont de réelles curiosités pour moi. Et surtout j’aimerai voir réformée en profondeur, ou plutôt révolutionnée, l’Education telle qu’elle est conçu en France, et qui a clairement montré ses limites.

  • Thierry 31 mars 2016

    Clio dit « beaucoup de salarié.e.s qui souhaiteraient se syndiquer ne le font pas pour que cela ne leur nuise pas dans leur travail et leur vie quotidienne.  »
    Moi, j’ai connu l’inverse. Exemple : au Ministère de l’agriculture, un service (« Les bâtiment ruraux ») où l’emprise des syndicats est si violente que’on fait comprendre aux contractuels qui ne s’encartent pas que leur contrat ne sera pas renouvelé. Seule porte de sortie pour les salariés harcelés : s’encarter n’importe où pour résister à la pression du syndicat le plus voyou (en l’occurence FO qui imposait aussi l’enrolement au PC). SItôt encarté ailleurs, le salarié devenait un « protégé » même vis à vis de FO.
    Dans ces organisations les « faux encartés » mettent en doute le seuil déjà bas des 8% de syndiqués.
    Comme pour les taux de grévistes de lycées ou certaines enterprises où ce sont les piquets de grêves menaçants, et musclés, plus que les convictions, qui contraignent les travailleurs à rester chez eux.
    Cette terreur là passe trop sous silence.

RÉAGIS