L’avenir est dans le pré !

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On ne compte plus les récits d’étudiants et d’universitaires qui ont, comme le dit l’expression, « un pied dedans et un pied dehors ». Un pied dans l’université, donc dans la classe moyenne cultivée, et un pied dans le monde du travail, car étant issus des classes populaires. Ce clivage politique est connu alors qu’un autre est rarement mis en avant, presque un orphelin des grandes idéologies, c’est celui des urbains et des ruraux.

Le choix de vivre à la campagne

Pour ma part, j’ai aussi un pied dedans et un pied dehors. J’ai un héritage ouvrier et communiste qui me vient de mon grand-père George Poupon, ouvrier métallurgiste, manchot, grand résistant et membre des jurés au procès Pétain. Mais cet héritage précieux est indirect, car mes parents ont vécu une ascension Vie moderne Depardon 5économique, pour ne rien cacher, considérable. Un héritage plus direct me rend sensible aux « sans-voix » et aux oubliés que sont les paysans et les ruraux en général. Comme son oncle avant lui mon père a décidé de vivre et de travailler à la campagne. En le suivant, non pas aveuglément, ma mère a monté un élevage de chevaux. Mon père chasse et a monté un élevage de sanglier. Cette vie à la campagne a quelque chose de paradoxal. Leurs revenus immobiliers auraient pu permettre à mes parents de vivre en nantis, pourtant ils ont choisi le labeur, le travail et l’effort de la campagne.

Je suis arrivé à la campagne à 5 ans. Je suis rentré à 14 ans à l’internat à Montluçon (un pied dans une petite ville, un pied en pleine campagne) et je suis monté à Paris à 17 ans pour faire des études avec dans l’idée que c’est à Paris et à la Sorbonne qu’on étudie correctement. Ce préjugé ancien est si bien ancré dans les esprits qu’il est très dur de s’en débarrasser. Mes nombreux compagnons d’internats ont suivi ce parcours. Dans ces conditions, il est encore plus dur de se détourner de Paris, surtout lorsqu’on a les moyens d’y habiter. Ce serait presque « bête » de ne pas y aller, du moins c’est ce que donnent à penser nos préjugés.

Grouillots, glandus, bouseux, consanguins…

La grande différence entre la ville et la campagne, c’est l’atmosphère. Le stress, la pression et la précipitation structurent les conduites humaines en ville. La campagne prend son temps bien qu’elle travaille plus au quotidien. Pour percevoir cette différence, il faut connaître les deux. Et pour s’habituer à la ville il faut y être né. Une enfance à la campagne, quoique déjà teintée de culture urbaine (films, art, Vie moderne Depardon 1romans, etc.) vous donne une sensibilité.

Quelle sensibilité ? Celle de voir que les prolétaires ne sont pas les seuls oubliés et exploités de l’Histoire. Bien au contraire, ils ont leur histoire communiste, tandis que les paysans ne peuvent guère compter que sur Barrès et l’idéologie pétainiste, du moins du point de vue des libéraux comme des communistes.

L’époque dénigre et humilie ceux qui ne vont pas dans le sens du progrès capitaliste détruisant la nature et l’artisanat. Cette époque se pavane sur les plateaux de télévision et l’émission L’Amour est dans le pré, dont la finalité est de se moquer des manières d’être des paysans, révèle tout ce qu’elle peut apporter de visibilité à ce qu’elle détruit. La langue française ne manque pas de mots pour les dénigrer.

Lorsqu’on a un pied dedans et un pied dehors, cette violence ne nous atteint pas, pire encore : on y participe. Pour ma part j’aurais du mal à raconter une histoire drôle sans mobiliser ce riche lexique, ou m’empêcher de rire devant Kaamelott lorsqu’il est question des grouillots, glandus, bouseux, pignoufs, consanguins, pegus, ploucs, cul-terreux, péquenauds, pedzouilles, etc.

Des paysans en voie de destruction

Les paysans sont aujourd’hui en voie de modernisation, c’est-à-dire en voie de destruction ! Leur métier disparaît, leur culture disparaît, leurs savoir-faire disparaissent, leurs paysages disparaissent et leur mode vie s’éteint. Cette modernisation est parfois si violente qu’ils n’ont pas le temps de s’adapter. Un agriculteur se suicide tous les deux jours. Je crois que si nous rions d’eux si facilement c’est parce que nous avons effacé la condition paysanne de nos limites morales : ils meurent, ça ne nous fait rien, nous l’ignorons. Notre mode de vie citadin participe à leur destruction et nous en rions.

Vie moderne Depardon 4Mais la moquerie n’empêche pas « la sensibilité ». Celle-ci nous fait voir que le savoir est majoritairement produit à l’université, c’est-à-dire en milieu urbain et que c’est certainement la raison principale de l’oubli des ruraux. Aujourd’hui, la dignité des paysans est effacée. Sur quoi portent les travaux des étudiants ? L’Europe, la nation, le fanatisme religieux, la laïcité, les discriminations, le genre, la robotique, le transhumanisme et autant de thèmes importants, mais… sans paysans. Ils représentent pourtant la moitié de l’humanité et 70% de la production agricole est encore paysanne. L’isolement propre aux campagnes en voie de modernisation les rend d’autant plus vulnérables à la violence du capitalisme mondialisé. Le succès du FN auprès des agriculteurs est un symptôme de la violence qu’ils subissent. Un ami paysan, surnommé « Beudaine », avec qui j’ai passé tout mon lycée essaie, en ce moment même, de se lancer en tant que paysan. Il doit composer avec les banques, la concurrence, son père agriculteur et ses convictions de paysan qui lui disent que nous ne sommes pas obligés de torturer les animaux et de détruire la nature pour nourrir la planète.

Ce qui nous fait sentir qu’il faut réagir !

Notre époque est sexualisée, c’est-à-dire qu’elle se dirige vers des objets désirables immédiatement. Un sujet comme « le marché et la convivialité dans le secteur agricole » sent le grouillot à plein nez. En effet, les paysans sont habitués aux mauvaises odeurs, la rencontre avec les naissances animales, le fumier, la bouse, les charognes… Ces odeurs sont courantes et traumatisantes sur le plan olfactif. Mais ils sont aussi habitués aux bonnes odeurs du printemps qui fleurit et de la vie qui se régénère. Voilà pourquoi la ville les insupporte. Les mauvaises odeurs de pollution qui n’atteignent plus les urbains, un rural ne peut les supporter plus d’une journée. Je suis habitué aux deux. Parfois, l’attachement à la campagne resurgit en moi et me rend les odeurs de la ville insupportables. Les « mauvaises » odeurs de la campagne ne m’ont jamais dégoûté. Essayez de ne pas être dégoûté en sentant l’odeur de la couleuvre, du furet, du chien mouillé, du fumier de cheval, de la charogne…Vie moderne Depardon 2

Et voilà le point décisif. Cette odeur de pollution qui signale au monde humain une détresse, comme une douleur signale à notre corps de réagir pour se sauvegarder, les urbains ne la sentent pas. Les ruraux la sentent. C’est pourquoi ils sont les seuls à pouvoir penser la question écologique que les urbains réduisent au développement durable. Le développement durable, qui promet le salut par les technologies et dont le manque de ressources est la plus grande faiblesse, exclut a priori les modes de vie simples et le retour à la campagne pour affronter la crise écologique.

 

L’innovation existe aussi à la campagne

Or l’innovation existe aussi à la campagne. L’agroécologie, la permaculture et l’agroforesterie sont autant de techniques innovantes. Fidèles à la vie paysanne, elles permettent de faire face à cette crise de manière conviviale.

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Je l’ai ressenti de manière intense et militante plusieurs fois. La ZAD de Notre-dame-des-Landes, par exemple, est un modèle de vie sobre, d’autoproduction, d’autogouvernement et de travail paysan. Les anarchistes travaillent avec les paysans à la construction de cette forme de vie qui résiste en elle-même à la mondialisation capitaliste et son urbanisation tentaculaire. Leur vie est proche de la campagne avec des fêtes, des danses traditionnelles, des concerts de musiques folkloriques. Ils sont enracinés. Mais leur enracinement n’est pas la culture nationale, car la nation est un vecteur du capitalisme, c’est le début de la destruction des provinces et de l’urbanisation au nom de planification économique pour « faire face à la mondialisation ». Un deuxième endroit caractéristique de cette résistance conviviale et tenable est la ferme de la Mhotte, cette fois dans l’Allier proche de chez moi. C’est un lieu incroyable qui renoue avec des pratiques paysannes anciennes en ajoutant des innovations plus récentes sans succomber aux délires technologiques contemporains.

 

Les pratiques de dons et d’entraide existent encore à la campagne, mes parents fonctionnent sur ce mode-là dans l’apiculture, ou avec certains ruraux qui refusent les rapports marchands par essence anti-conviviaux et qui empêchant d’avoir des relations de qualité. Mon ami « Beudaine » plante des potirons, des courgettes, des tomates et donne tout ce qu’il fait pousser. C’est un comportement irrationnel et absurde du point de vue de la rationalité économique et pourtant, du point de vue du fonctionnement paysan, c’est courant, habituel. Les cycles de dons ne sont pas morts avec le capitalisme financier. La campagne résiste et les gens ordinaires échappent en partie à la rationalité économique. Heureusement.

 

Jean Galaad P.,  24 ans, étudiant en philosophie, Paris

Crédit photos Raymond Depardon extraits de La vie moderne

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