Le jour d’après…

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Au lendemain des attentats du 13 novembre, la ZEP a organisé un atelier d’écriture avec les élèves d’une classe de première technologique d’un lycée de Seine-Saint-Denis. Voici leurs témoignages, leurs colères et leurs craintes.

« T’entends les mortiers ? Y’a grave de l’ambiance » !

Mon coéquipier de handball m’a appelé le vendredi après-midi. Il avait des billets gratuits pour le match France Allemagne. « Ca nous changera d’air », il m’a dit.

Je suis arrivé un peu en retard au stade de France. On a mangé des Pitch car ils étaient gratuits et en plus c’était des nouveaux Pitch. Ensuite on a monté les escaliers et Mohamed a raté une marche. Il s’est vautré par terre, on était morts de rire. Le vigile aussi. Du coup on a fait connaissance avec lui. Puis on a entendu ce gros « boum ». Mohamed m’a dit : « T’entends les mortiers ? Y’a grave de l’ambiance » ! Je me suis levé pour aller chercher des Pitch et j’ai revu le vigile qui nous a crié : « Courez, suivez moi ». On s’est regardé et on l’a suivi. Il nous a emmené dans une loge bizarre avec des gens qui étaient tous en costard. On ne comprenait pas. Le vigile nous a dit de l’attendre de ne pas bouger. Mohamed et moi on était heureux c’était trop étrange de nous retrouver là même si les gens nous regardaient de travers parce qu’on était moches, jeunes et mal habillés. Mais on les calculait pas, on était en train de manger des chips devant un beau match de foot, au chaud et tout ça gratuit ! Aucun réseau sur notre téléphone pour prévenir les autres coéquipiers et prévenir mes parents de notre aventure dans la loge bizarre. A la fin du match le vigile n’est pas venu nous chercher donc on est parti. Et là on voit beaucoup de policiers lourdement armés et cagoulés. C’est à ce moment-là que des gens nous ont dit : « Il y a un attentat ». Mohamed et moi on n’a rien compris. Juste on pouvait pas descendre et sortir du stade.

Fecat, 15 ans

 

D’habitude c’est dans un pays lointain…

Je regardais le match avec mon père. C ‘était la fin et on voit tout d’un coup sur l’écran s’afficher « Attentats ». Je ne comprenais pas trop au début. Je me suis dit c’est rien, c’est comme d’habitude ce n’est pas très grave. Je vais me coucher. Le samedi matin je me lève et je vais voir les infos. C’est à ce moment-là que je comprends que la situation est vraiment très grave car ça s’est passé dans trois endroits différents qui sont près de chez moi. Ca m’a fait vraiment peur. D’habitude c’est dans un pays lointain mais là c’est à coté de chez moi. A ce moment là on reçoit beaucoup d’appels d’autres pays qui s’inquiètent pour nous. Et moi je me souviens que j’avais des potes qui devaient aller au stade de France. Je me mets à téléphoner aux autres pour savoir si tout va bien. La télé était toujours allumée devant moi. Le chiffre disait 129 morts et je sais plus combien de blessés. Et puis mon cousin m’a envoyé une photo du Bataclan avec beaucoup de morts et du sang partout. Les 129 de la télé je commençais à comprendre qui ils étaient.

Shoups, 16 ans


Est-ce que nous sommes en sécurité en France ?

Au matin du 14, j’étais toujours sous le choc. Peu avant 10 heures un ami m’a appelé car on avait prévu d’aller à République pour voir le match… Au dernier moment j’avais changé d’avis. Trop fatigué. Après son appel j’allume la télé. Le nombre, je me souviens du nombre de décès. 127 morts au moment où j’allume la télé. Effrayant. Là les idées me passent dans la tête : est-ce que nous sommes en sécurité en France ? Aujourd’hui je n’ai pas la réponse. Après, vers midi je suis allé au garage d’un ami pour l’aider à bricoler. Toute la journée nous n’avons fait que parler des évènements. A 23 heures en rentrant chez moi j’ai encore allumé la télé pour être au courant de l’actualité. Habituellement je ne regarde jamais la télévision… mais là j’étais intéressé comme jamais.

Pablo, 17 ans

 

La seule chose que je peux affirmer c’est que j’ai peur

J’étais ahurie par le nombre de morts et de blessés. La veille on était passé de 28 à 60 puis 67 morts. Je me réveille et je vois 129 morts, 300 blessés dont 99 grièvement. Je suis dans un cauchemar, je n’arrive pas à me rendre compte. Le pire c’est que ma mère devait prendre l’avion pour Dubai. J’ai essayé de la dissuader mais en vain. Mon petit frère prend ça un peu à la légère. Avant de sortir il nous a dit : « Si je meurs je vous aime ». Sur le coup ça m’a fait super rire. C’était bizarre cette situation. Je n’arrive pas à contrôler mes émotions. Je m’interdis d’avoir peur mais je n’arrive pas à me sentir en sécurité pourtant j’entend parler de la guerre de la mort tous les jours, mais ce jour-là c’était en France, près de chez moi, ce jour là je n’étais pas là mon esprit était ailleurs. La peur m’avait envahie, sans savoir comment y échapper, sans savoir comment me rassurer, comment réagir. Me méfier de tout le monde car le danger est toujours près de soi. Mais comment me méfier dans un moment où nous devons être unis. Pouvons nous vraiment être unis quand on a peur et que la peur divise ? Est-ce que je dois faire comme si tout était normal ? Tant de questions sont passées par ma tête sans savoir comment y répondre. La seule chose que je peux affirmer c’est que j’ai peur. Oui j’ai peur car ça ne fait peut-être que commencer.

Aliyah, 16 ans

 

Je me demande si je vais vivre la guerre, la vraie

Comme d’habitude je prenais mon petit déjeuner devant des dessins animés et puis je veux changer de programme et je tombe sur une édition spéciale Attentats. Alors là je n’ai fait que regarder la télé pour pécher le vrai du faux et répondre au téléphone pour rassurer mes proches. Je me demande si je vais vivre la guerre, la vraie, comme celle qu’on apprend dans les livres d’Histoire. Je n’ai pas spécialement peur pour moi mais pour la France, peur qu’elle ne réussisse par à surmonter les épreuves et qu’elle tombe dans le chaos total.

Jacques, 16 ans

 

Je n’ai pas peur pour moi mais pour ma France

Je ne suis pas de nature « triste » mais vu que ça touche la France, je me suis senti touché. Normalement ces choses se passent dans les pays lointains, pas sous nos fenêtres. Je ne prenais pas trop au sérieux les histoires de Charlie Hebdo. Je me suis dit c’est passé ça n’arrivera plus. Mais j’avais parlé trop vite… J’ai appelé ma famille, mes amis, mes proches pour savoir si tout allait bien de leur côté. Le lendemain soir je suis allé manger à Saint-Michel avec une amie. J’ai continué à vivre ma vie, comme je la vivais avant. Je n’ai pas peur pour moi mais pour ma famille, pour mes amis, pour ma France.

Masako, 16 ans

 

Beaucoup de morts aussi au Kenya mais personne en a parlé

Le monde est mobilisé, uni et donne l’impression d’être plus fort que jamais. Cet événement nous a tous rapproché mais a aussi installé une grande peur entre les communautés. Ce qui me choque quand même c’est que l’an passé il y a eu un attentat au Kenya qu’il y a eu beaucoup d’enfants morts mais que le monde n’en a pas parlé plus que ça. Pourquoi ? Peut-être parce que Paris parle plus au monde et fait rêver ou peut être parce que Paris est une ville plutôt riche et touristique. C’est une question à laquelle je n’ai pas encore de réponse…

Sheïra, 16 ans

 

Dans le Coran il n’y a pas marqué ce qu’ils disent les terroristes

En regardant la télé j’ai cru que c’était un jeu vidéo. Ce n’était pas possible, en tous cas, pas Paris, pas la France. Moi-même je suis musulman et dans le Coran il n’y a pas marqué ce qu’ils disent les terroristes. Ils inventent des lois car ils veulent régner dans le monde entier. La religion ce n’est pas ça. C’est la paix. Ce vendredi soir j’ai eu envie d’aller dans l’armée ou au Raid pour aider mon pays la France qui est en ce moment en difficultés.

Skandar, 17 ans

 

Je me sentais inutile en dormant sur mon lit à regarder BFM TV

Il n’y avait que 28 morts quand je me suis endormi et au matin ils étaient 129. J’étais très étonné par l’atrocité de ces crimes très graves. Ils commettent des crimes au nom de l’Islam. Et moi qui ait étudié le Coran je veux rappeler un verset qui est destiné aux terroristes : « Celui qui tue un humain c’est comme s’il tuait toute l’humanité ». Ce verset coranique parle de lui-même. Je me sens inquiet et je me sens capable de ne rien faire personnellement alors que je voudrais aider la France et les familles tristes qui ont perdu des proches. Je me sentais inutile en dormant sur mon lit à regarder BFM TV.

Abdeloiab, 16 ans

 

Je ne me sens plus du tout en sécurité dans ce monde

Le lendemain des évènements j’avais prévu de faire les magasins et avec ma meilleure amie Sonia. J’hésite beaucoup à y aller. J’ai peur, je stresse. Je suis devenue complètement parano. Arrivées à paris Nord 2 on voit que c’est fermé. Je ne me sens plus du tout en sécurité dans ce monde. On décide d’aller quand même à Paris Nord. Et là toujours fermé. La première fois de ma vie que je voyais ça. Impressionnant. Je suis choquée. L’avenue était vide, les rues désertes. C’est tout bizarre. J’ai vraiment très peur. Je n’ose plus sortir. Je ne regarde même plus la télé. Ca me saoule d’entendre toujours la même chose ça me fait avoir encore plus peur. J’ai surtout peur de mourir. Parce que quoi mourir à 16 ans sans avoir profité de la vie… La dernière chose que j’ai à dire c’est que Paris est magique, Daech est tragique.

Célina, 17 ans

 

Terreur sur FB

Je ne pensais pas que c’était vraiment très grave, jusqu’au moment où j’ai vu la terreur sur Facebook et le nombre de morts que ça a pu faire.

Aïlouw, 16 ans

 

Ma France, ma vie, ma journée, blessées à balles réelles

Mon regard fixé sur mon bol de lait, plus goût à la vie en voyant le nombre de morts et de blessés sans cesse augmenter, comme les balles retrouvées. Ma France, ma vie, ma journée, pourquoi ? Je sors de chez moi, je suis interpellé par la désertion de ma rue. Au moindre bruit, la pensée d’attentats terroristes revient. Dans ma banlieue, la diversité est présente, et le sera toujours, comme cette haine envers les barbus.

Brahimi, 16 ans

 

Sans cœur, ni âme, ni religion !

Les personnes qui ont fait ça sont sans cœur, ni âme, ni religion ! Ces personnes prétendent être musulmans et pratiquer l’islam, mais en fait, ils ne connaissent rien. Je me suis dit que ça allait recommencer : des personnes vont insulter ou agresser verbalement une catégorie de personnes qui n’ont rien à voir avec ce qui s’est passé, les musulmans.

Alysah, 16 ans

 

J’ai peur, mais sans avoir peur

Aux informations, quand ils ont dit que tout allait être fermé, que les mesures de sécurité allaient être renforcées et les frontières fermées, je me suis dit qu’on n’allait plus vivre, parce qu’ils nous transmettaient leur peur, et que tout était fermé. Dans la rue, les gens regardent mal, parce qu’ils se méfient de tout. Maintenant, j’ai peur, mais sans avoir peur, parce que je me dis que je dois mourir un jour ou l’autre, et ce sera comme ça ou autrement.

Saturne, 16 ans

 

Je veux voir les images choquantes pour prendre conscience

Je regarde le match France Allemagne. Je suis heureux que la France gagne, mais j’attends aussi avec impatience que Secret Story commence, car ce soir, c’est la finale. Il y a de l’agitation dans le stade de France. Les gens sont regroupés sur le terrain, je ne comprends pas. Une voix parle d’ « attentat » ! Je n’y crois pas. Mon téléphone ne fait que vibrer, je vois sur les réseaux sociaux qu’on parle d’ « explosions », de « ceintures d’explosifs », d’ « armes de guerre », de « terroristes »… des mots que je n’entends que dans des films. J’entends le nombre de morts, 5, 10, 19… cela n’en finit pas d’augmenter, les messages qui me demandent si je vais bien inondent mon téléphone. Devant la télé, je suis scotché, je n’arrive toujours pas à réaliser. Je veux voir les images choquantes pour prendre conscience, c’est étrange, mais je veux voir les cadavres ! Je veux être confronté à la vérité. Dans ma chambre, dans mon lit, aucun bruit ne sort de ma bouche. Je n’ai pas de mots. Je reste là comme un bête devant la télé jusqu’à 2h du matin. Avant de dormir, il y a environ 60 morts. Je m’endors avec du dégoût pour ces gens qui étaient prêts à tout.

Bathuayi, 16 ans

 

Je suis tellement choquée que pour moi, c’est du fake.

Samedi 14 novembre. Il est 18h, c’est l’heure de ma répèt’, à Saint-Denis, à côté du stade de France. Je suis en voiture avec mon père et là, on constate les dégâts de la veille. A ma droite : le McDo fermé et par terre, du sang, des bouts de verre, des douilles et du sable. Plus loin, je vois plusieurs camions de pompiers, de police et même des scientifiques habillés en blanc. J’ai une impression bizarre. Je suis tellement choquée par la situation que pour moi, c’est du fake. Je décide de sortir de la voiture pour voir de plus près, mais les policiers me disent de remonter dedans. La ville est vide, déserte. J’ai l’impression que c’est la fin du monde. J’ai l’impression que je vais mourir à mon tour. Le ciel est tout noir, les voitures ne roulent presque plus, les lumières sont éteintes. C’est la première fois que je vois la ville comme ça.

Julie, 16 ans

 

Ils cherchent à nous diviser. Ils n’y arriveront pas

Des personnes comme vous et moi ont été tuées alors qu’elles allaient tout simplement écouter de la musique, boire un verre entre amis, des personnes ont été blessées grièvement alors qu’elles ne s’attendaient pas à cela. Des innocents ! Ils ont été privés de leur liberté. Des mères, des pères, des frères et sœurs, des enfants, des étudiants… partis si tôt. J’ai le cœur lourd, la France est en deuil. Qui sont les auteurs, barbares, de ces actes terroristes ? Tuer au nom de l’Islam, cela ne se fait pas. Ils n’ont rien compris. Dans ma tête, c’est l’anarchie. Je pense à tous les amalgames qui seront lancés dans notre société envers les musulmans, le risque de division qu’on encourt. Ne soyons pas bêtes. Dans ma ville du Blanc-Mesnil, dans le 93, je côtoie les musulmans et pas besoin d’être médium pour voir et sentir que ce sont des gens bons, droits, et que ces barbares qui se disent « défenseurs de leur religion » sont en réalité des manipulateurs, des abrutis qui cherchent à nous diviser, nous peuple français. Pas de haine inutile. Montrons-leur que malgré cela, nous sommes unis. Ils cherchent à nous diviser, musulmans contre le reste de la société. Montrons leur qu’ils n’y arriveront pas. Ils manient les armes de guerre. Avec la paix, la sagesse et la culture française, nous sommes plus forts que toutes les armes présentes sur cette terre.

Adémo, 16 ans

 

« Jour d’après », le making of

« On annule ? »

C’était ma première question lorsque je téléphone à l’enseignante partenaire du projet ZEP. Les attentats ont ensanglanté Paris et dans quelques jours nous avons un atelier d’écriture prévu de longue date dans un de ces lycées de banlieue…

« Bien sûr que non ! », me répond-elle illico. Evidemment le thème était trouvé : nous allions demander aux élèves d’une classe de 1ère STMG d’écrire sur « le jour d’après ». Un peu fébriles nous écrivons au tableau la phrase fatidique « Mon 14 novembre », le thème du jour. Et là vingt-cinq têtes se penchent vers leurs copies vierges pour… les noircir fébrilement. Ils ont des choses à dire, des sentiments à exprimer, une colère à expurger et des craintes à partager. Nous sommes ensemble. Tous ensemble dans un moment rare comme seules les salles de classes et les adolescents peuvent en offrir dans ces circonstances exceptionnelles. Car malgré les atrocités qui les ont assaillis, malgré la peur qui les étreint, malgré la proximité et l’empathie, ils nous ont proposé le regard de ce qu’ils sont encore parfois. Des adolescents certes plongés dans le tumulte du monde mais aussi des enfants au regard généreux et réconfortant.

Edouard Zambeaux

Crédit photo Flickr CC emilio59

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