My love from the jungle

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J’ai rencontré l’amour de ma vie dans la « jungle » de Calais. Aujourd’hui, j’ai peur qu’on me l’arrache.

Il y a quelques mois, je rencontrais par hasard la communauté soudanaise à Calais. J’ai donné des cours de français dans une école construite par des réfugiés au milieu de ce bidonville, puis j’ai fini par passer un moment à vivre avec eux. Je m’étais promis de garder un certain recul, parce que je me disais que si je m’investissais trop, j’allais en souffrir et que je deviendrais incapable de continuer à les aider. Je rentrais à Paris de temps en temps, je pleurais toutes les larmes de mon corps, et puis j’y retournais. Peu à peu, cette distance que j’avais voulu m’imposer diminuait. Forcément, on tisse des relations, on se fait des amis, et certaines personnes, certaines histoires, vous touchent plus que d’autres.

De l’amour avant les bulldozers

Et puis un jour, je suis tombée amoureuse. Ce jour-là, le dernier rempart de protection qu’il me restait a explosé. On ne choisit pas qui on aime, et d’ailleurs les proverbes populaires disent qu’en général, c’est quand on s’y attend le moins que cela vous tombe dessus. Ce que les bulldozers envoyés par l’État sont en train de détruire, c’est l’endroit où j’ai rencontré l’amour de ma vie. Parfois, je m’imagine qu’un jour on racontera à nos enfants comment leurs parents se sont rencontrés, comment ils sont allés danser dans des bars de fortune d’un ghetto, comment ils se sont aimés autour d’un feu de bois, et parfois aussi à même le sol dans une cabane mal imperméabilisée. On leur racontera que la première fois qu’on s’est parlé, on était vraiment habillés n’importe comment, mais qu’on s’est quand même trouvés beaux. Ça, c’est pour la partie romantique de l’histoire, car bien que les conditions de vie furent particulièrement rudes, on en garde de très beaux souvenirs.

Attendre, attendre si longtemps

Comme l’hiver était déjà bien entamé, et que les contrôles policiers aux frontières se multipliaient, quelques jours après notre rencontre, celui qui est devenu mon petit ami a fini par
abandonner l’espoir de rejoindre un jour l’Angleterre. Il s’est résigné à déposer une demande d’asile en France, bien que ses chances d’être accepté ici soient bien faibles. J’ai fait toutes les démarches avec lui, et je peux vous dire que cela relève du parcours du combattant. Le matin, il faut se lever à 5h pour arriver à l’Association Audasse à 6h et vous mettre dans la file d’attente. On se levait en vitesse, on enfilait des vêtements parfois encore humides de la veille, et on marchait le long de cette route que tous les migrants de Calais connaissent pour aller jusqu’au centre ville. Pas le temps de se faire chauffer un café au feu de bois. Je vous passe les détails administratifs, car c’est tellement compliqué que je n’ai pas tout compris. Tout ce que j’en retiens, c’est qu’il faut attendre, attendre longtemps. Et qu’ils sont des dizaines à faire ça tous les jours, à attendre debout, presque religieusement, dans le calme et la discipline, souvent sous la pluie. À 9h, les portes s’ouvrent et les employés comptent le nombre de personnes qui attendent. On n’en prend que trente par jour. Ceux qui sont arrivés en dernier devront retenter leur chance le lendemain. Parmi ces gens, certains viennent même en béquille, ça donne des scènes assez hallucinantes. Et puis, vous passez finalement en rendez-vous, et vous devez revenir plein de fois, faire des allers-retours entre l’Audasse, l’OFII, la préfecture, La Poste. Après tout cela, vous obtenez enfin un rendez-vous auprès de l’OFPRA à Paris où vous devrez raconter votre parcours et justifier les raisons de votre demande d’asile.

Le cliché de la parisienne qui vient s’encanailler à Calais

Pendant cette période, je continuais à donner des cours à l’école. Nous y avions même organisé une sorte de cinéma club avec l’argent d’une cagnotte en ligne. Je m’absentais de temps en temps pour accompagner mon amoureux dans les méandres de l’administration française. Là encore, je m’étais fait une promesse que je n’ai pas su tenir : celle de ne pas abandonner mes élèves, et de passer l’hiver avec eux à l’école. Mais émotionnellement, c’était de plus en plus compliqué. J’étais tiraillée entre l’envie de continuer à militer sur le terrain, et celle d’offrir un cadre de vie plus agréable, plus normal disons, à celui qui était en train de faire chavirer mon coeur. Puisque sa souffrance me faisait souffrir et que son rire me remplissait, j’étais devenue obsédée par l’idée de réussir à le rendre heureux. Je me demandais quand même un peu dans quoi j’étais en train de m’embarquer, j’avais l’impression d’être un stéréotype sur pattes, le cliché de la parisienne qui vient s’encanailler à Calais. Je me suis demandé si c’était vraiment de l’amour, je me suis dit qu’il passait peut-être toutes ses journées avec moi juste parce que ça fait du bien d’avoir quelqu’un qui s’intéresse à vous dans ces moments. Et puis je lui en ai parlé. Il m’a retourné la question et cela m’a déstabilisée. Est-ce que moi je n’étais pas avec lui juste par empathie ? Juste parce que le sort des réfugiés me bouleversait ? Mais est-ce que je l’aimais vraiment ? Est-ce que je ne voyais pas en lui juste un moyen d’être utile à quelqu’un ? On en a parlé quelques heures, jusqu’à ce que cela nous paraisse suffisamment ridicule pour abandonner la question.

Souvenirs de prison au Soudan

Il a donc fini par obtenir son rendez-vous OFPRA, et moi par quitter la jungle. Avec lui. Je me disais que c’était la dernière étape. Malgré les statistiques, j’imaginais mal qu’on puisse lui refuser le droit d’asile. Et pourtant, la France renvoie bien des gens au Darfour ; j’aurais dû me douter que c’était possible. Au Soudan, il a vu des membres de sa famille être pendus sous ses yeux. Il a été arrêté plusieurs fois sans motifs, puisqu’il appartient à une ethnie particulièrement persécutée et qu’il a refusé de rentrer dans la police. Un jour, on est même allé le chercher jusque dans sa salle de classe pour l’amener directement en prison où il a subi des actes de torture. La prison au Soudan, c’est être enfermé on ne sait même pas pourquoi. C’est être battu tous les jours jusqu’à ne plus pouvoir se tenir debout, ni même assis. C’est n’avoir le droit de boire qu’un seul verre d’eau par jour. C’est devoir faire ses excréments dans un coin de sa cellule, puisqu’on ne vous donne même pas un sceau. C’est être balancé comme une marchandise impropre au coin d’une rue quand on fini par vous libérer. C’est continuer à vivre malgré tout en sachant que votre famille vous croit mort. Évidemment, mon petit ami n’a pas de preuves de tout cela, car à votre sortie de prison, on ne vous délivre pas d’attestation, et c’est ce qui a motivé la réponse négative de l’OFPRA reçue il y a un mois.

Ni le droit de travailler, ni d’étudier

Il va faire un recours auprès de la CNDA, c’est le chemin habituel. Mais cette fois-ci, la réponse sera définitive. Cela devrait prendre entre six et huit mois. En attendant, il vit dans un foyer pour demandeurs d’asile dans une petite ville du Nord de la France. J’aimerais qu’il vienne habiter avec moi à Marseille, mais cela l’obligerait à abandonner à jamais l’espoir de recevoir une aide financière de l’État, et il refuse d’être dépendant de moi. Il ne touche pour l’instant aucune aide et doit aller mendier de quoi se nourrir auprès d’associations locales. La seule activité qui lui est proposée, c’est une classe de français hebdomadaire animée bénévolement par des personnes du troisième âge apparemment de bonne volonté, mais pas très pédagogues. Il n’a le droit de recevoir aucune visite et doit respecter un couvre feu très strict. On ne lui fournit pas non plus d’accès à Internet. Puisqu’il ne peut ni travailler, ni étudier, le seul droit qu’il lui reste est celui de regarder la télé. Et d’attendre. Avec toujours une épée de Damoclès au dessus de la tête, puisque si la France décide de le renvoyer dans son pays d’origine, il sera à nouveau enfermé, battu, et peut-être que cette fois-ci, il en mourra. Cette situation le rend littéralement fou, mais malgré cela, je crois qu’il commence à aimer la France, parce qu’ici, il a le droit de tenir sa petite amie par la main dans la rue, parce qu’il ne se sent pas en danger physiquement, parce que même si l’État fait tout pour l’enfermer et lui donner le sentiment d’être illégal, il se sent quand même plus libre ici.

Des épreuves avant de se comprendre

Je vous mentirais si je disais que c’est toujours simple entre nous. Il y a cet amour fou, difficile à expliquer, difficile à comprendre même, et puis tout ce qui nous sépare. Par exemple, le jour où je lui ai demandé si ce serait un problème pour lui que ses enfants ne soient pas musulmans, il n’a pas su quoi répondre faute de ne s’être jamais posé la question. Il y a aussi eu le jour où moi, athée enragée, j’ai compris qu’il croyait vraiment en la vie après la mort. Il y a eu toutes ses premières fois, celle où il a pu passer une nuit entière avec une fille, celle où il a essayé un pantalon dans une cabine d’essayage, celle où il a vu sa copine topless à la plage. Il y a eu le moment magique où il m’a expliqué l’importance du principe de laïcité sans avoir rien lu à ce sujet avant, sans même savoir que ce concept portait un nom, juste parce qu’il a eu la force de caractère d’y réfléchir tout seul. Et plein d’autres choses, parfois conflictuelles. Alors mine de rien, c’est déjà suffisamment d’épreuves, suffisamment d’efforts pour arriver à se comprendre. Suffisamment compliqué de construire quelque chose ensemble. Nous n’avions pas besoin qu’à cela vienne s’ajouter la décision violente d’un État qui ne respecte pas les droits humains les plus fondamentaux.

Témoigner pour faire exister chaque histoire

On ne traverse pas la Méditerranée au péril de sa vie quand on a quelque chose à perdre. On ne passe pas deux semaines sur un bateau à boire sa pisse juste pour voir ce que ça fait. Derrière chaque demandeur d’asile, il y a une histoire tragique. Derrière chaque dossier OFPRA, il y a l’espoir de pouvoir enfin vivre décemment. C’est déjà assez dur de devoir quitter son pays, de devoir laisser des gens qu’on aime derrière soi. Inutile de rajouter de la misère à la misère. Derrière les termes politiques, économiques et juridiques, il y a des drames personnels qui se jouent. Le privilège de notre naissance ne doit pas nous amener à rejeter ceux qui n’ont pas eu la même chance que nous. Donner des droits à ces gens ne nous enlève rien. Leurs parcours sont tellement éloignés de la réalité de nos vies européennes qu’il est peut-être difficile de se mettre à leur place, alors je me dis qu’en vous racontant brièvement mon histoire d’amour, en partageant ma douleur et la peur qu’on m’arrache un jour celui que j’aime, vous comprendrez peut-être mieux.

Marguerite, 25 ans, Marseille

Crédit photo : Marguerite S

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5 RÉACTIONS
  • Sedan 2 mars 2016

    Si ton histoire est vraie…
    Je crois que justement cette magie là l amour!
    On utilise le terme pour bien d autres sauces qui ont aussi leur saveur mais pas cette exquise douceur.
    …Je vous souhaite de reussir votre vie ensemble.
    La plus part des gens ne prennent aucun risque dans leur amour.Ils sont endogames.Et ils pensent que les exogames en prenant trop de risques sont surs d echouer.Je ne le crois pas.Les endogames echouent tres souvent helas!…
    Longue vie à vous 2!

  • lightdys 3 mars 2016

    Un article magnifique, merci. On a vraiment du mal à se rendre compte des conditions de vie des réfugiés et des sans-papiers, ton article m’a vraiment beaucoup appris. J’espère de tout cœur que ton petit ami va obtenir le droit de rester en France et que vous allez pouvoir vivre heureux. Donne nous des nouvelles !

  • lightdys 3 mars 2016

    A ce sujet, je conseille vivement le livre Dans la mer, il y a des crocodiles, d’Eniatollah Akbari. Mon livre préféré, de loin, qui ouvre vraiment les yeux sur le parcours du combattant des réfugiés. Bouleversant, il faut vraiment le lire de toute urgence !

  • Élisa 24 mars 2016

    Merci d’avoir partagé ton histoire c’est un beau point de vue et ça montre ce dont nous avons plus ou moins conscience mais que nous n’en faisons pas une vraie réalité !

  • Charles 11 août 2016

    Des nouvelles peut-être ? J’espère que tout va bien pour ces amoureux…
    La façon dont ils décortiquent leurs sentiments pour les comprendre tout en purifiant plutôt qu’anéantir leur amour est magnifique.

    Quelle que soit la situation actuelle vivre si intensément est dur,mais les choses importantes et belles le sont souvent….

    En leur souhaitant le meilleur.

RÉAGIS