Marie-Ange S.

Marie-Ange S.6 décembre 2018

Le savoir est une arme je suis calibrée.

Classe prépa : je suis une racaille d’élite

Noire, venant du Val d'Oise et arrivée en classe prépa dans le 16e arrondissement de Paris, Marie-Ange a été confrontée à la puissance des clichés. Elle n'a rien lâché. Et c'est sa fierté !

Par Marie-Ange S.6 décembre 2018

Pendant mes deux années de prépa littéraire, j’ai quitté ma banlieue pour habiter à Paris, dans le 16ème. Changer mon train de vie a été bizarre pour moi, ça m’a vraiment dépaysée. Ça m’a aussi fait prendre conscience de la valeur de la vie et apprécier là d’où je viens.

Dans ma famille on m’a toujours poussée à faire des grandes études. Faire une classe prépa à Paris, c’était inimaginable pour moi, n’étant pas pressentie à l’origine pour poursuivre ce genre d’études, du fait du statut et de la localisation de mon lycée d’origine, dans le 95. Je me répétais : « Genre, moi Marie-Ange, je suis en classe préparatoire aux grandes écoles. Je fais partie de l’élite ? Moi, une racaille d’élite ? Et en plus de ça, je vis dans le 16ème arrondissement à Ranelagh, près d’Auteuil… Alors que j’ai passé toute ma scolarité dans mon 95 et dans mon lycée de banlieue avec quasiment que des Noirs et des Arabes. »

Une classe remplie de Blancs

Oui, je me sentais vraiment différente. La moitié de mes camarades de prépa sortaient de lycées privés ou de très bons lycées parisiens du type Victor Duruy. Et puis le 16, c’est un quartier ségrégué, où il n’y a que des petits bobos. Mon prof de géographie et de géopolitique n’avait pas tort quand il nous expliquait que le 16, c’est un quartier d’entre-soi. Pour m’amuser, il m’arrivait même de compter le nombre de minorités que j’apercevais dans ce quartier, tellement je ne me sentais pas à ma place. Nous n’étions pas nombreux. C’était vraiment un mode de vie différent.

Mais ça, c’était avant de rencontrer des personnes comme moi, de mon milieu social et de rencontrer ma prof de philosophie, Algérienne, qui comprenait notre malaise et nous valorisait. Elle aussi avait été en classe préparatoire à Louis-le-Grand, et elle était la seule Arabe dans sa classe. Ce qui explique pourquoi elle était aussi compréhensive et exigeante envers nous autres. Car elle avait vécu ce que je décris et elle voulait qu’on réussisse.

On était que deux Noirs et trois Arabes dans une classe remplie de Blancs.

« Vous les Noirs, vous vous énervez trop rapidement »

On a formé une clique et, ensemble, on s’est rendu compte de notre privilège d’être ici en tant que minorités. La prépa, c’était vraiment un autre délire ! J’avais l’impression que si je m’intéressais à autre chose que la littérature comme le rap français ou les téléréalités, et que j’avais le malheur de reprendre des expressions argotiques de là d’où je viens, je perdais toute crédibilité en tant que « littéraire » et « intellectuelle ».

La majorité des gens de banlieue ont abandonné à mi-parcours, parce que ce n’était pas leur délire et qu’ils ne se sentaient pas dans leur environnement. La mentalité, les principes et les valeurs morales, tout était bien trop différent. L’esprit de compétition entre les étudiants, les notes classées, la condescendance de certains profs… Ils n’ont pas supporté cette ambiance élitiste.

Une fois, je me souviens, j’étais avec une camarade et elle me parlait en mode « yo, , wesh wesh, tchip, je suis une meuf de la cité ». Je trouvais ça tout sauf drôle. Qu’est-ce que ça signifiait ? Parce que je venais de la banlieue, on me collait une étiquette de fille qui ne sait pas bien s’exprimer ? Quand j’avais le malheur de me plaindre ou de m’énerver, on me disait : « Vous les Noirs, vous vous énervez trop rapidement. » 

J’étais un vrai modèle pour les grands du quartier

Ce n’était pas mon délire, mais je suis parvenue à m’adapter tout en restant fidèle à moi-même. Je n’ai jamais osé quitter la prépa, même si je ne me sentais pas à ma place. Je suis allée jusqu’au bout de mon cursus. Je pense que ce qui m’a permis de garder la tête haute et de ne pas abandonner, c’est ma ténacité et ma détermination à réussir une formation à la fois exigeante et prestigieuse, pour laquelle je n’étais pas pressentie.

Je n’avais certes pas le même bagage intellectuel que certains de ma classe au départ, mais je me différenciais parce que je venais de banlieue et que j’étais perçue comme une banlieusarde. Mais pas n’importe quelle banlieusarde ! Une banlieusarde qui aime l’art, qui fait du théâtre et qui lit du Barthes, une sorte de Moha La Squale bis. Comme je le dis bien souvent : une « racaille faisant partie de l’élite » qui est très intellectuelle et philosophique. Ça faisait ma singularité. Et j’ai pu constater qu’une grande motivation peut venir à bout des plus grandes difficultés.

Noâm aussi est un “banlieusard” et a fait une prépa ! Et il a fini par trouver son équilibre entre les deux milieux, malgré sa prétendue différence. A lire sur Le Monde Campus !

J’en étonnais plus d’un quand je faisais la sophiste. Je me suis rendu compte de la chance que j’avais de venir de banlieue. Je me devais d’être à la hauteur !

Dans ma ville, ce n’est pas tout le monde qui fait de grandes études. J’étais un vrai modèle pour mes amis et les grands du quartier qui ont arrêté les études très tôt pour dealer de la drogue. Un jour, ils m’ont vue rentrer chez moi et ils m’ont appelée « l’intellectuelle ». Ils me disaient : « Tu es courageuse. Continue comme ça, on est fiers de toi, tu es la fille la plus intelligente qu’on connaît. » Et ça me faisait plaisir dans le fond, parce que j’avais le sentiment d’avoir accompli quelque chose. Connaissant mon parcours, et tous les sacrifices que j’ai été amenée à faire pour mes études.

Pour le moment, je n’ai encore rien accompli professionnellement, si ce n’est être vendeuse dans une boutique de fringues. Mais je compte bien atteindre mes objectifs et cela, peu importe le milieu d’où je viens.

 

Marie-Ange, 20 ans, étudiante, Val-d’Oise

Crédit photo Dear White People – Saison 1 (série, 2017) // © Adam Rose/Netflix

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