Julien G

Julien G10 novembre 2017 2 mn

J'aime ma famille, mes potes, les blagues nulles et me poser des questions. J'ai grandi en banlieue mais j'suis né à Paris 20ème, rue de la Chine, hôpital Tenon !

En France, c’est normal d’être « black, blanc, beur », mais Chinois…

Les parents de Julien sont Chinois. Lui est né et a grandi en France. Et pourtant, ado, c'est à cette origine qu'on l'a souvent réduit. Des préjugés auxquels il a échappé... grâce à l'humour.

Par Julien G10 novembre 2017 2 mn

– Tu viens d’où ?

– Bah… Du bus…

– Nan mais d’où tu viens vraiment ?

– Mes parents sont Chinois.

– Chinois-Chinois ? Parce que tu sais, y a plusieurs types de Chinois.

– Chinois, comme les habitants de la Chine.

–  Ah ! Donc t’es Chinois-Chinois !

Mes parents sont arrivés en France il y a un peu plus de vingt ans. Contrairement à la majorité de la diaspora chinoise, ils ne sont pas venus en famille. Mon père est d’abord venu seul pour étudier, ma mère l’a rejoint, puis je suis né et nous sommes restés.

J’ai donc grandi entre ces deux cultures, chinoise et française, mais sans jamais m’apparenter à l’une ou à l’autre, parce que mon temps était partagé entre l’école et la maison.

L’école, c’était le paradis : j’ai toujours été très curieux. Puis, il y a eu ce jour où j’ai appris à écrire une lettre au Père Noël… mais il n’est jamais venu chez moi. J’étais pourtant sage. C’est plus tard que je l’ai compris : la culture que je croyais universelle et qu’on m’inculquait n’était qu’une parmi d’autres, une qui fêtait Noël, une qui n’était pas celle de la maison. C’était mon premier contact avec la différence.

Dis-moi, honnêtement… Y a quoi dans les nems ?

Aujourd’hui, on étudie la Chine en histoire-géo. Aux premiers mots qui évoquent mon pays natal, tout le monde se retourne vers le fond de la classe. Je me retourne à mon tour mais il n’y a personne derrière moi. C’est vers moi que les autres regardent.

En grandissant, cette différence s’est accentuée : en France, c’est normal d’être « black, blanc, beur », mais Chinois ? L’adolescence, c’est le moment où tout le monde vous demande si vous vous êtes plus Chinois ou Français. La question n’a jamais eu de sens à mes yeux, parce que choisir l’un supposait implicitement de renier l’autre, or justement, les deux me définissent.

Au début, je ne comprenais pas que dans la cour, les collégiens puis les lycéens soulignent autant mes origines, qu’ils me réduisent qu’à cela car comme eux, j’étais né et j’avais grandi en France ! Et mon histoire personnelle m’avait appris à ne les juger qu’au-delà des apparences.

Je dois l’avouer, il y a bien une période où ne pas être reconnu dans ma complexité me touchait. La seule solution que j’ai trouvée a été de me montrer plus malin que mes détracteurs : face à l’autodérision, les adolescents sont vite désemparés puisqu’ils n’ont pas l’habitude que la domination qu’ils cherchent à exercer soit aussi vite désamorcée.

L’adolescence est une période où les rapports de force sont très présents, où on souligne la différence des autres pour être sûr d’être dans le mouvement. Mais après coup, je suis content d’être passé par cette période parce qu’elle m’a permis de comprendre dans le fond les nombreux problèmes de société liés à la discrimination. Surtout, elle m’a permis de ne jamais tomber dedans.

– Dis-moi, honnêtement… Y a quoi dans les nems ?

– Si y a une guerre entre la Chine et la France, tu choisis quel pays ?

– C’est normal que tu sois fort en maths ! T’es Chinois !

– Dis, j’ai cassé mon portable, tu peux me le réparer ?

– Tu sais pas où j’peux trouver des Nike moins cher par hasard ?

À tous les adolescents qui m’ont délivré au fil des ans leurs interrogations les plus existentielles : ok, afin de me payer l’école publique, j’ai fabriqué beaucoup de Nike. J’étais fort en maths et en ping-pong, mais aussi en français, en histoire-géo, en langues, en physique et en musique. Mon secret ? Non, pas mes gènes, mais le travail : travaillez, « comme des chinois ».

Tourner les discriminations au ridicule

« Pas mal le Mac ! C’est vrai qu’aujourd’hui les Chinois… enfin, désolé, c’est pas ce que je voulais dire. J’suis pas raciste, tu sais, mais bon, vous avez percé, quoi ! Mais t’inquiète, oublie ce que j’ai dit, on peut parler d’autre chose, je veux pas que tu te sentes discriminé. »

Si aujourd’hui aux questions indiscrètes se sont substituées les attitudes mesurées, c’est presque pire. C’est comme si cette différence identitaire dont les autres me caractérisent semble être actée : c’est ancré en eux que je suis différent et qu’ils vont me blesser s’ils évoquent avec moi mes origines. Il n’y a plus la possibilité de dialoguer parce qu’ils ne veulent pas paraître racistes. Pourtant, il n’y a rien de plus humain que la différence : le racisme ordinaire, la discrimination en général, ce n’est pas souligner les différences de quelqu’un, mais c’est ne réduire un individu qu’à ce que l’on perçoit de lui, que ce soit implicite ou non.

Au fond, nous avons tous des préjugés. Et si parfois ils sont justes, la plupart du temps, ce n’est pas le cas. Jamais on n’affronte un problème en se taisant ou en faisant semblant, mais toujours par la discussion, par la confrontation, par l’humour surtout, parce qu’en réalité : c’est ridicule, la discrimination. Chez la plupart de mes amis, ceux qui sont capables de faire de l’ironie sur ces problèmes sont ceux qui les combattent le mieux. À l’adolescence, c’est une plaie parce que ces remarques sont faites souvent par pure méchanceté, on se sent souvent ridicule en situation, mais je n’en suis pas mort : j’ai grandi et je suis plus fort.

 

Julien G., 22 ans, étudiant, Nanterre

Crédit photo Flickr // CC Ludovic Tristan

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1 réaction

  1. Sympa ton texte. On a beau être Black et Beurre, on vit à peu près les mêmes choses en France. Et puis, il n’est pas impossible qu’un Blanc qui ait vécu et grandi en cité se soit senti un peu concerné par ton histoire. Pour peu qu’il se soit senti en minorité dans la banlieue où il a grandi. La différence, C’est qu’il n’aura jamais à se poser les questions du style: vais-je être encore la raison pour laquelle on va nous refuser l’accès en boite de nuit ce soir? L’humour et la derision aident beaucoup, mais des fois l’insulte basse et vile n’est pas loin. J’ai entendu l’histoire d’un Black né et vivant en Espagne qui a lâché un message sur le racisme sur Twitter. Il s’est fait reprendre par un débil qui n’a rien trouvé de mieux que de le mettre…aux enchères! Une bien dégoutante référence à l’esclavage.