Léa B.

Léa B.14 mars 2019

Étudiante, je bosse à côté et ça me coûte

Étudiante à Polytechnique, Léa jongle, pour vivre, entre ses aides, un emploi dans un lycée et des heures à l’usine le week-end. Comment étudier sereinement dans ces conditions ?

Par Léa B.14 mars 2019

J’ai toujours été une bonne élève. Mes parents sont commerçants dans un petit village, et aucun des deux n’est titulaire d’un bac général. Je n’avais que mes professeurs et Internet pour m’orienter durant mon parcours scolaire. J’ai décidé d’intégrer une filière ES, car mes résultats étaient très homogènes, et parce que je ne pensais pas me diriger vers des études scientifiques. À l’époque, j’ignorais ce qu’était une grande école ou une prépa. Ce sont mes professeurs qui m’en ont parlé à la fin de ma première, au vu de mes bons résultats.

Arrivée en terminale, ma situation familiale s’est fortement dégradée, et mon père a été emprisonné une première fois pour violences conjugales. Ma mère est tombée en grave dépression, et j’ai passé ma terminale à chercher des solutions pour financer mes études après le bac, malgré tout obtenu avec mention.

Je n’avais pas envie de faire prépa en partie parce que je voulais avoir une vie indépendante, et parce que j’avais peur de beaucoup travailler à ce moment-là. De plus, personne ne m’a jamais expliqué qu’il existait des écoles où l’on pouvait être payé, comme l’ENS Cachan. Pour une élève comme moi, cela aurait été une chance de financer mes études ! Je ne pouvais pas non plus financièrement gérer la vie à Paris dans une grande prépa parisienne, les bourses du Crous m’ayant été accordées tardivement, car ma situation était atypique.

Il n’y a plus de bourse au mérite en master

J’ai suivi une double licence économie et droit, avec, en arrière-plan, un contexte familial qui ne s’arrangeait pas. Financièrement, c’était compliqué, car le Crous n’était pas coopératif avec ma situation. J’ai même passé ma deuxième année de licence sans bourse jusqu’en avril ! J’ai donc donné des cours particuliers et j’ai été l’assistante de la responsable de la communication de mon école (environ 300 euros par mois).

Arrivée en troisième année de licence, j’ai compris que je n’aurai plus de fonds disponibles pour la suite de mes études. Plus d’argent possible du côté de ma mère et plus de bourse au mérite, car celles-ci ont été supprimées pour les masters, alors qu’elle représentait 200 euros par mois. Peu d’élèves boursiers rentrant en master rencontraient les conditions pour l’obtenir, alors personne n’a protesté contre sa suppression.

J’ai travaillé plus, et je suis devenue major de promotion à la surprise de mes professeurs, car cela ne se produisait rarement pour des ES, à cause de leur niveau initial en maths. J’ai, finalement, décidé de partir en année de césure, durant laquelle j’ai effectué un stage et emprunté un peu pour partir quelques mois étudier au Japon.

Ce n’était pas simple, mais ce fut une des meilleures décisions de ma vie. Au cours de ce stage, j’ai réalisé que je voulais préparer un master et un doctorat. J’ai envoyé une candidature pour intégrer Polytechnique en master. Même si je savais que pour vivre à Paris, les 450 euros mensuels du Crous n’allaient pas suffire. J’ai été retenue en master recherche en économie, où je suis inscrite aujourd’hui [les élèves du cursus ingénieur de Polytechnique perçoivent une rémunération, mais cela ne concerne pas les étudiants en master recherche]. La CAF m’a également octroyé… 75 euros. C’est loin d’être suffisant pour vivre à Paris. J’ai pourtant un loyer de 500 euros en colocation, ce qui est très en dessous de la norme parisienne.

 

     

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Un décalage entre le coût de la vie parisienne et le montant des aides

J’ai donc commencé à travailler à mi-temps dans un lycée de banlieue. En plus de cela, je cumule quelques heures dans une usine le week-end pour arriver au niveau du smic, aides et emplois compris. Je me sens parfois pénalisée dans mes études, car j’ai beaucoup moins de temps de travail disponible que mes camarades pour préparer mon master. Mais je me suis vite aperçue que cette situation était minoritaire, et que j’allais devoir m’adapter à la majorité.

Rien n’est mis en place en master pour effectuer ses études à mi-temps (contrairement à d’autres pays). Peu d’universités valorisent le fait d’avoir un emploi ou proposent des logements à prix abordables à proximité (617 euros pour mon campus, ce qui est inabordable pour un étudiant boursier). Il y a un décalage entre le coût de la vie parisienne et le montant des aides octroyées, lorsqu’on en dépend pour vivre. Rien n’existe pour permettre aux étudiants de mieux combiner études et travail. Si l’on travaille un peu, on réduit tout de suite le montant de son APL [aide personnalisée au logement], et on est pénalisés dans ses études.

#Voixdorientation – Léa a été publiée dans Le Monde ! Chaque lundi, un jeune y raconte son parcours d’orientation.

Je suis fière de mon parcours, mais je suis un peu dégoûtée de l’enseignement supérieur. Je suis surtout dégoûtée du système des bourses, qui m’a mis beaucoup de bâtons dans les roues, parce que ma situation entraînait une absence de revenus familiaux, mais également une absence de justificatifs classiques. Ce système n’est clairement pas adapté aux étudiants en situation d’isolement. Je n’ai pas à me plaindre, car je pense m’en sortir, mais parfois dans le lycée populaire où je travaille, je suis partagée entre pousser les élèves à faire des études, à croire en eux et leur dire que cela sera délicat, car la plupart d’entre eux n’ont ni un contexte familial facile, ni fonds pour financer une grande école.

 

Léa, 22 ans, étudiante, Paris

Crédit Photo Unsplash // CC Rawpixel

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