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Felix M.29 mars 2021

Harcèlement scolaire : mon prof m’a balancé à toute la classe

Persécuté par mes camarades de classe en troisième, l’intervention de mon professeur principal m’a condamné au harcèlement scolaire.

Par Felix M.29 mars 2021

Seul contre trente mômes. Avec le recul, et après tant d’années de réflexions et de séances de soin, je me rends compte à quel point je souffrais au quotidien. Le harcèlement scolaire a été très violent lorsque j’étais en classe de troisième. J’étais le petit gros de service. Je donnais les devoirs à mes harceleurs tellement j’étais manipulé. J’ai décidé d’y remédier comme je le pouvais : en parlant avec mes parents. J’ai tout balancé, mais ça n’a rien arrangé, au contraire. J’avais vraiment l’impression d’être seul contre tous.

Tout était violent. Comme une équipe du Groupement d’Intervention de la Gendarmerie Nationale (GIGN) à 6 heures du matin. Imaginez la colonne d’intervention hyper entraînée qui procède à une interpellation sans sommation. C’était ça. Peu musclé et ayant fait ma puberté très tardivement, je me prenais tout et n’importe quoi en pleine face. Une fois, un mec de ma classe m’a fauché au sol avec une simple balayette. Il m’a ensuite plaqué avec une extrême violence. Plaquer quelqu’un n’est pas un geste anodin. La violence avait atteint son paroxysme.

Pour autant, je n’ai pas pu en parler immédiatement. C’était trop difficile pour moi, j’étais sous l’emprise des individus les plus violents de ma classe. La troisième est l’année où j’ai tout de même décidé de parler de ce que je vivais au quotidien.

Tout le monde savait sur qui on allait pouvoir taper

J’ai tout balancé : la remise en cause constante de mon orientation sexuelle et de ma légitimité à être en cours dans mon établissement, les insultes gratuites. J’avais encore cette image des professeurs qui pouvaient m’aider à retrouver une vie normale. Sauf qu’un jour, mon professeur de sport a pris la parole devant les gens de ma classe au sujet de mon harcèlement. Sans mon consentement préalable. C’était juste après l’intervention de mes parents dans cette affaire extrêmement grave.

Je ne pense pas que ce professeur puisse protéger les enfants. Il ne le mérite pas en tout cas. Bien qu’en souffrance, il avait trouvé le moyen de me dénoncer comme responsable de cette affaire. Il avait vraiment insisté sur la double responsabilité : celle de la victime et celle du bourreau. Le mot « balance » a même été prononcé… Le plus frappant c’est qu’il avait également écarté la responsabilité des témoins qui ne faisaient rien, qui regardaient les autres faire, sans condamner. Cet esprit de meute a été amplifié par son intervention et a légitimé la violence à mon encontre. Les attaques d’un professeur n’appellent que plus à des violences sans filtre.

J’étais désemparé. Je ne comprends pas comment un professeur principal peut se comporter de la manière suivante envers ses élèves. L’anonymat avait été officiellement brisé. Tout le monde savait de qui on parlait, savait sur qui on allait pouvoir taper, savait qui vivait dans la souffrance.

À la fin de son discours, qui était d’une qualité bien médiocre par rapport à sa position de professeur de la République, il s’est approché vers moi et m’a demandé si j’étais satisfait de ses mots. Je me souviens tellement bien de cette situation tant le choc avait été brusque… Sa tête, ses tatouages et même sa coupe de cheveux. Il a intérêt à avoir honte aujourd’hui, il m’a maltraité.

Il y a eu des sanctions mais je n’ai jamais eu justice

J’ai dû expliquer à mon professeur que j’étais en accord avec ses propos. C’était faux, mais je ne voulais absolument pas blesser, ni me retrouver en confrontation avec les professeurs…

Le soir après son intervention, j’ai allumé mon téléphone. Les autres élèves voulaient tous ma peau. J’ai reçu des messages et des audios. Un élève m’a traité de « fils de p*** » et avait clairement l’intention de m’attaquer publiquement. Mes parents ont enregistré les audios et pris rendez-vous avec ma CPE. Il y a eu des sanctions mais je n’ai jamais eu justice. Trois jours, une semaine et une exclusion définitive (uniquement après une récidive contre un autre élève). Ce n’est pas assez. J’ai l’impression d’avoir été victime de l’Éducation Nationale plutôt que de harcèlement.

Absence de réactions du corps enseignant, réseaux sociaux, peur des parents… À la marche blanche après la mort d’Alisha Khalid à Argenteuil, les paroles se libèrent sur Le Monde et les marcheur·se·s espèrent que les choses vont changer.

 

Je remercie la grande majorité de mes professeurs : ceux qui ont su me donner le goût des études, ceux qui m’ont encouragé pour que je suive une éducation que je mérite. Mais il y a beaucoup à revoir dans les pratiques de l’Éducation Nationale pour protéger les enfants. On doit plus parler du harcèlement et de la dépression.

Encaisser sans mettre fin à mes jours

Je me reconstruis en étant bénévole dans une association contre le harcèlement scolaire. J’accompagne des victimes, et mon but est de dialoguer avec eux pour récupérer d’autres témoignages. L’association Hugo ! n’a recensé aucune heure dédiée au harcèlement scolaire dans la formation des profs alors qu’on ne peut pas en sortir sans une aide extérieure, sans un adulte formé qui va prendre les choses en main… De nombreuses victimes se donnent la mort tous les ans. Je me considère chanceux d’avoir pu encaisser toute cette violence sans mettre fin à mes jours.

Sabrina a fait partie des 12 % d’élèves victimes d’harcèlement scolaire en primaire. Aujourd’hui, elle adresse une lettre à son bourreau de l’époque.

Aujourd’hui, je me reconstruis auprès de professionnels, je suis pleinement épanoui dans mes études de droit et j’adore écrire. Parlez-en autour de vous car personne ne devrait se sentir en danger en allant à l’école.

 

Félix, 18 ans, étudiant, Paris

Crédit photo Unsplash // CC Olya Kuzovkina

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2 réactions

  1. La prise en compte du harcèlement scolaire dans les établissements dépend moins du ministère que des établissements en eux-mêmes. Le ministère y accorde une grande importance depuis environ 10 ans et les régions mettent en place des groupes d’intervention dans les classes (GAPASE) mais ce sont les profs et les CPE qui ont le jeu dans les mains. Quand j’étais en reportage il y a quelques années (le harcèlement n’était pas un sujet évoqué comme maintenant, mais commençait) on était allé faire une interview dans un collège. La CPE nous avait dit “il y a des incivilités, mais pas de harcèlement dans mon établissement”. Aïe. À côté de ça, un lycée de la ville a une CPE experte en harcèlement ! Donc ça dépend vraiment des établissements…

  2. Entirtourenef, je vous remercie pour votre réaction. Je suis l’auteur de ce témoignage. Comme vous les soulignez justement, le harcèlement scolaire n’a pas toujours été ‘l’affaire de tous’. Les inégalités entre les établissements sont aussi majeurs mais malheureusement ces disparités sont également existantes pour tant d’autres problématiques. C’est pourquoi il faut poursuivre le combat avec résilience et humilité mais ne rien lâcher pour les prochaines générations. Comme le présente le gouvernement: pour une école de la confiance ! Bien à vous.