Quentin SR.

Quentin SR.25 janvier 2019

"A chaque note, je me rétame violemment. Les remarques des professeurs sont assassines : « Et vous avez eu votre bac ? », « 18 au bac en anglais ? Comme quoi, ils donnent vraiment n'importe quelle note à n'importe qui... »"

J’ai craqué en prépa au bout d’un mois

Poussé par une prof et appuyé par son entourage, Quentin a tenté une classe prépa en hypokhâgne dans un lycée parisien hyper sélectif. Il n'a pas tenu plus d'un mois. Mais il a finalement trouvé sa voie.

Par Quentin SR.25 janvier 2019

En octobre 2015, il fait froid dans les couloirs de la prépa de ce vieux lycée style XIXème situé au cœur de Paris. Je ne fais plus attention à la beauté de l’architecture, ni vraiment au tumulte des collégiens en bas. Je ne pense qu’à une seule chose : comment ai-je pu me tromper à ce point ?

En février de la même année, je suis encore en Terminale ES. Vu mes bons résultats dans les domaines littéraires ma prof d’éco me conseille de m’inscrire en classe préparatoire. « Tu verras, les profs sont si intéressants, passionnants ! Et avec ton profil c’est ce qu’il y aura de mieux pour toi ». À part cela, aucune information sur la fac et ses licences. Les salons de l’Étudiant sont parasités par les écoles en tout genre (dont certaines délivrent des brochures très design, mais dont les diplômes ne sont pas reconnus par l’Etat…), mais rien ne m’intéresse vraiment. Je ne sais même pas comment fonctionne une fac, ni vraiment ce qu’est une licence.

Je cale le vœu « prépa » sur APB en sixième juste après quatre ou cinq bi-licences, convaincu de l’expérience de cette prof de lycée public. L’hypokhâgne et la khâgne c’est le prestige assuré pour un littéraire : Ulm (l’ENS), diverses écoles de commerce et de com’… C’est aussi un niveau fantasmé : « j’ai fait prépa » sonne comme un sésame.

Je valide hypokhâgne, flatté dans mon ego

Mes parents, tous deux ingénieurs en informatique, furent élevés dans l’idée du « Bac général + Prépa = boulot » par des parents ayant fait de même. Ça les rassurait comparé aux débouchés « réduits » des facs de lettres, philo’, socio et j’en passe. Je ne leur en veux pas, ils ne voulaient que mon bien. Et leurs inquiétudes étaient en partie fondées, vu dans quelle incertitude j’étais à la fin du secondaire.

En mai 2015, j’obtiens une place en hypokhâgne. Je valide sans hésitation, flatté dans mon ego et satisfait de pouvoir rassurer mes parents. Je rassure aussi mon ex de l’époque et ses parents, évoluant dans un milieu classe moyenne + où les études littéraires ne sont pas vraiment une option viable pour un « potentiel » gendre. Bref, tout le monde est rassuré autour de moi, mes oncles, mes tantes, mes grands-parents. Sauf moi.

Même si j’ai la fibre littéraire, je n’ai pas lu de livre depuis un an, la philo m’ennuie, l’histoire m’intéresse, mais sans plus, je hais le latin et je trouve l’anglais tout au plus sympa. Certes, je m’étais mis en tête que ce n’était pas grave, que j’allais briller en Lettres comme j’avais brillé au lycée et sans difficultés. Ce n’était qu’une question de travail, les bonnes notes viendraient d’elles-mêmes. Mais ce doute surgit violemment pendant les vacances d’été : suis-je assez fort ? Suis-je assez puissant intellectuellement ? Vais-je réellement tenter ULM, moi qui déteste les concours ? Je doute alors que mes notes au bacs soient très satisfaisantes, surtout dans les matières un peu littéraires (Histoire, Langues, etc…) de mon Bac ES. Ma mère voit bien que cela me tracasse, mais n’ose rien me dire…

Je deviens très orgueilleux, fier de ma filière

Septembre 2015 : je commence très tôt la prépa, la plupart de mes amis ne sont mêmes pas encore rentrés à la fac. Nous sommes parqués en deux classes de 40 au 3ème étage, et nous nous installons, un peu à l’étroit. S’ensuit une semaine intensive de rabâchage : « l’élite de la nation », « bien meilleurs que les faqueux », « vous n’allez pas chômer mais ça vaut le coup », « oui, je suis aussi prof à SciencesPo ».

Une telle arrogance marque assez vite, mes parents s’en aperçoivent rapidement. Je deviens très orgueilleux, fier de ma filière, de mon nouveau statut d’hypokhâgneux. Les repas en famille tournent très vite à une démonstration pédante de ma supériorité supposée. Mais, deux semaines plus tard, je tombe de très haut, mes craintes étaient fondées. Gavage de notions, gavage passionnant certes, mais gavage quand même. À chaque note, je me rétame violemment. Les remarques des professeurs sont assassines : « Et vous avez eu votre bac ? », « 18 au bac en anglais ? Comme quoi, ils donnent vraiment n’importe quelle note à n’importe qui… » ; « Niveau STMG, au mieux ».

Noâm a lui aussi difficilement vécu son passage en prépa : Un banlieusard dans une prépa parisienne.

Un mois plus tard, je m’écroule : panique avant d’aller en cours, tous les prétextes sont bons pour sécher ou manquer, je simule des migraines, je fais crises de larmes face à des notes terribles et des comportements humiliants… Certains de mes nouveaux amis de prépa commencent déjà à s’en aller. Après un mois de lutte, je veux absolument partir moi aussi, à tout prix. En fac d’histoire ou ailleurs, pourvu que je m’en aille. Mes parents accueillent la nouvelle avec amertume, mais réalisme : ils s’en doutaient.

Il est trop tard pour se réinscrire à la fac, même pour une école privée. Je suis bloqué au moins pendant un semestre. Je fais part de ma volonté de partir à mes professeurs. Erreur : le prof principal vient me voir chaque jour pour me demander quand est-ce que je m’en vais.

Je réussis à tenir jusqu’à la fin du semestre. Deux facs retiennent ma candidature en réorientation, une en droit, l’autre en anglais. Je prends le droit par dégoût de l’anglais, décision qui s’avère être la bonne, sur un coup de chance.

La prépa m’a tout de même amené quelque chose en définitive : j’ai trouvé ma voie, le droit. Mais je l’ai payé de ma confiance en moi, déjà durement acquise, ainsi que d’une aversion profonde pour les lettres. Mes anciens potes de prépa s’en sont parfois bien sortis, parfois moins : une de mes amies a fini par faire un malaise au concours d’Ulm tandis qu’un autre a atterri à Assas. Le bilan reste mitigé pour moi et cet épisode restera hélas gravé au fer rouge.

 

Quentin, 21 ans, étudiant, Boulogne-Billancourt

Crédit Photo © PlainPicture

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1 réaction

  1. Une amie de lycée, 18 de moyenne au bac, était entrée à hypokhâgne. Elle a tenu l’année, je crois, mais à quel prix ! Des profs qui vous foutent la pression et vous jettent plus bas que terre… Je trouve ça très limite !
    L’important, c’est d’avoir trouvé sa voie, c’est tout ! Et ce n’est pas parce que cette voie-là n’est pas aussi prestigieuse qu’elle est mauvaise. D’ailleurs, c’est quoi, “le prestige” ? Tu n’as pas réussi à t’acclimater à hypokhâgne, mais moi j’arriverais jamais à faire Droit ! L’important c’est d’être bien où on est, et c’est tout… j’ai fait une Licence d’Histoire, puis un Service Civique, je suis en Master InfoCom et je voudrais enchaîner sur de la psycho… bref, tout ça pour dire que l’important c’est de faire des trucs qu’on aime ! 🙂