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Gabriel S.19 janvier 2020

J’ai subi tout le poids du harcèlement

Ma différence a suffi à fédérer des élèves de tous milieux sociaux. À cause de mon poids, j'ai été la risée du collège.

Par Gabriel S.19 janvier 2020

Avec les années, je me suis rendu compte que le harcèlement, ce n’était pas que le fruit de filles à papa logeant à Versailles, de jeunes blacks venant de la cité du coin, ou de blancs becs moyens habitant à Paris intra-muros certes, mais avec leur famille dans un HLM de 35m². C’est une sangsue qu’on peut nous coller à la peau pendant des années, au-delà des murs d’une école, et par le biais de n’importe qui. Dans mon collège, tout le monde y allait de sa moquerie.

Dans la cour de récréation, j’observais Antoine, Bemba, Yassine, Aymeric, Marine et Irakli. Ils étaient réunis par le sport universel par excellence : le football. Nombre d’autres jeunes collégiens avaient le privilège de tâter de leurs pieds la mousse du ballon rond. Pas moi. J’étais, à la fois, intimidé par l’assurance des autres avec le ballon et mort de peur à l’idée de rater une passe car je savais que j’allais devoir essuyer quelques remontrances. Je ne faisais alors pas le moindre effort pour avoir la balle, car je ne voulais plus entendre ce genre de remarques. J’étais en cinquième, et j’en avais déjà marre.

En sixième, je pesais 54 kilos pour 1m46, ma plus grande « erreur ». À 11 ans, à peine arrivé dans ce collège public du 15ème arrondissement de Paris, l’étiquette « GROS » me suivait. Que j’aille en cours, en « perm’ », à la cantine ou dans la cour. La grande majorité des enfants de mon âge ne me voyait que sous cet angle-là. Soit parce qu’ils entendaient un de leur copain dire : « Regardez comme il est gros ! » en me pointant du doigt, soit parce qu’eux aussi voulaient s’intégrer à la bulle sociale intransigeante qu’est le collège.

Le football réunit, le harcèlement aussi

En marge de cet embonpoint (assez peu inquiétant au demeurant), j’étais susceptible. Je ne pouvais m’empêcher de répondre aux provocations concernant mon physique : j’insultais d’un « ferme ta gueule » sec, enchaînant par un « enculé » violent, et concluant avec un somptueux « nique ta mère », ce qui donnait régulièrement lieu à des bagarres. Notre bêtise nous poussait les uns les autres à nous chamailler pour un oui, pour un non. Au fond de moi, je me sentais légitime à réagir de la sorte : ils me provoquaient, je répliquais.

Un enfant sur dix est victime de harcèlement scolaire. Mais qui sont les harceleurs ? Libération a recueilli des témoignages d’anciens bourreaux pour mieux comprendre leurs profils et leurs motivations :  « A l’école, ils ont harcelé leurs camarades » 

C’est parce que ces événements étaient récurrents qu’ils gâchaient ma vie de préadolescent. Ça commençait également à sortir du collège. Devant l’établissement, cinq garçons s’échangeaient souvent le carnet de correspondance qu’ils m’avaient volé, alors que j’essayais désespérément de le rattraper. Je ne saisissais pas bien leurs motivations : ils se connaissaient à peine. Bemba, Édouard, Cédric, Salman et Houssem ne se côtoyaient que rarement. Mais c’est à ce moment précis qu’ils s’amusaient, ensemble. Il n’y a pas que le football qui réunit.

En sixième, Antoine m’a lancé : « Quand tu te pèses sur une balance, y a ton numéro de téléphone qui s’affiche. » Cette même année avait été l’occasion pour moi de découvrir sur Facebook qu’un compte à mon nom avait été créé par Bemba, affichant comme photo de profil une baleine bleue, celle de couverture montrant le logo de McDonald’s. Antoine était issu d’un milieu très aisé, tandis que Bemba portait tous le temps les mêmes vêtements, sa famille prétendant n’avoir pas assez d’argent pour lui en acheter d’autres.

Il n’y a aucune corrélation entre un harceleur et le milieu d’où il vient. En cinquième, j’ai passé une après-midi chez Jérémy, que je considérais comme l’un de mes véritables amis. Il habitait dans une cité proche du collège. C’était un moment agréable, surtout rempli de parties de Call of Duty. Nous avions pris le goûter ensemble. Le menu était sobre mais efficace : tartines de Nutella. En demandant poliment à pouvoir me resservir, j’en avais dégusté quatre, tandis que Jérémy ne s’était contenté que d’une et demie.

Il ne suffisait que de cela pour que je sois raillé le lendemain par Boubacar qui venait de la même cité que Jérémy, et par Antoine et Irakli qui étaient issus d’un milieu aisé. Mon « copain » avait décidé de leur faire part du nombre de tartines que j’avais « englouties », en détaillant par exemple la façon que j’avais de remplir le carré de pain de mie de pâte à tartiner. Il n’avait retenu que cette partie de notre après-midi, et décidé de s’en moquer, d’amuser la galerie. Nous partions ainsi pour au moins un mois de rappel de cet événement : « Toi, il te faudrait un pot de 10 kilos pour tenir le goûter », « Plus tard, tu seras « tartineur » professionnel »… Hilarant.

C’est ma différence qu’on a choisi de condamner

Jusqu’à la quatrième, j’ai dû subir tous les adjectifs vexants qui qualifient quelqu’un d’enrobé : « gros porc », « obèse », « big mamma ». Peu importe l’identité, l’origine, le milieu social de ces collégiens : ils avaient chacun leur manière de me faire comprendre que j’étais différent. Je n’étais pas victime d’UN harceleur : c’est l’amas de petits éléments qui me peinait. C’est si facile de participer à un harcèlement : il suffit de glisser une ou deux fois son petit mot, qui va toucher, blesser sans qu’on s’en rende compte, surtout à 12 ou 13 ans. Une insulte, une comparaison, un sourire : tout ce flot de détails contribuaient petit à petit à m’isoler.

Pendant toute sa scolarité, Victoria a connu le harcèlement. Malgré le diktat de minceur imposé aux femmes, elle s’aime aujourd’hui comme elle est, avec ses rondeurs : « Je suis une grosse qui s’assume enfin » 

Le pire, c’était le regard que les autres posaient sur moi pendant la récréation. Au fond de la cour, un groupe de filles, habillées comme des princesses, brunes aux cheveux longs, se retournaient vers moi, jetaient un coup d’œil, et s’esclaffaient. Du côté des bancs, Yassine, Thomas, Malik et Mamoudou décidaient quelquefois de me scruter de la tête aux pieds, pour ensuite lâcher un sourire plein d’ironie, ou un regard menaçant qui m’obligeait à tourner la tête, sous peine de devoir encore me battre. Je ne savais plus quoi observer, horrifié à l’idée de croiser un œil malveillant. Je n’avais personne vers qui me tourner. J’étais seul, entouré par des préados aux multiples différences, mais c’était la mienne qu’ils avaient choisi de condamner.

Harceler au collège est un acte récurrent, à un âge où les quelques signes de maturité sont noyés dans un flux de gamineries et d’actions violentes (aussi bien physiques que morales). Toute moquerie a la capacité de créer un complexe chez un enfant de 11, 12 ou 13 ans, et ce venant de n’importe qui. Je peux donc définitivement affirmer que non, le harcèlement, c’est pas la classe.

 

Gabriel, 20 ans, étudiant, Paris

Crédit photo Pexels // CC Cori Rodriguez

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