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Bernard D.11 novembre 2019

Parole de prof (3/6) : « C’est toute la profession qui n’est plus respectée »

Être « prof », c'est aussi faire face au jugement. Celui des élèves, des autres enseignants, de la société. Mais je ne me résigne pas, le sursaut viendra.

Par Bernard D.11 novembre 2019

À la fin de ma première année de stage à Boulogne-Billancourt, j’ai eu une conversation avec deux lycéens qui ne s’étaient jamais investis en classe. Ils m’avaient demandé, circonspects, combien de temps je comptais faire ce métier. Selon eux, je devais, au vu de mon niveau académique, chercher un métier plus reconnu et plus lucratif. Ils avaient ironiquement conclu l’échange par cette sentence significative : « Vous ne voulez quand même pas avoir des élèves comme nous tous les ans ? » Leurs mots m’avaient laissé bouche bée.

Ils étaient tout à fait conscients de leur manque de sérieux, mais ils le revendiquaient. Ils avaient renversé la hiérarchie des valeurs. Ils ne se sentaient pas dévalorisés par leur niveau scolaire, mais expliquaient au contraire leur attitude vis-à-vis de l’école par la faible valeur qu’elle représentait à leurs yeux.

Alors, que vaut la parole d’un « prof » aujourd’hui ? Pas grand chose. L’abréviation ne révèle-t-elle pas déjà en elle-même le rétrécissement de l’image de la fonction ? Je suis « prof » de philosophie. Cette abréviation est dans toutes les bouches, y compris celles des enseignants eux-mêmes. Au sein même du corps enseignant, on a intériorisé le déclassement de la fonction dans la société française. Ce dénigrement, je le vis au quotidien. D’abord au contact des élèves qui ont de moins en moins de considération pour nous. Cela transparaît dans toutes les familiarités que certains se permettent d’avoir à notre égard (les remarques indiscrètes, la remise en question des savoirs transmis ou de l’exigence des exercices, etc.).

« Tu comptes rester prof au lycée toute ta vie ? L’université, la prépa ? »

Ce dénigrement, je le perçois aussi dans les échanges avec des gens que je rencontre occasionnellement. De milieu souvent aisé et cultivé, leurs questions sont très révélatrices : « Tu es courageux mais c’est ce que tu voulais faire ? », « Tu comptes rester prof au lycée toute ta vie ? L’université, la prépa ? » Le lycée ne peut pas être une fin en soi. Il faut l’inscrire au sein d’un plan de carrière plus ambitieux. « Au moins vous avez les vacances scolaires. » Raison suffisante, l’oisiveté justifierait à elle seule le manque d’ambition et ferait l’objet d’une sorte de vocation naturelle chez le fonctionnaire. Remarque qui laisse place à une question subsidiaire : « Tu fais quelque chose à côté ? »

Début septembre, l’émission « Accents d’Europe » sur RFI a fait un podcast sur les conditions de travail et la reconnaissance du métier d’enseignant. De l’Allemagne aux professeurs bien payés à l’Espagne aux moyens insuffisants, une émission à écouter (à partir de 04:00).

Et ce n’est pas fini ! Lorsque j’annonce que je suis « prof » à Creil, les regards s’assombrissent un peu plus en même temps que la curiosité se fait plus grande. « Alors c’est comment ? Tu arrives à faire cours ? » Il est donc communément admis qu’il existe des écoles en France où on ne fait pas cours ? Je leur apprends alors que même dans l’une des villes les plus pauvres de France, les enfants vont aussi à l’école pour apprendre. Et on termine par l’immanquable laïus sur l’Islam à l’école…

La représentation du métier de professeur dans les mentalités est en totale adéquation avec l’esprit des réformes de l’Éducation nationale mises en œuvre par le gouvernement : il transforme le métier d’enseignant au lycée en petit fonctionnaire d’État obéissant et remplissant des tâches administratives, celles de « trieurs de jeunes » en général et de « trieurs de pauvres » en particulier à Creil. Nous devons désormais préparer les élèves à l’orientation en leur montrant comment motiver leurs vœux sur Parcoursup et en organisant des semaines de l’orientation. Nous émettons des avis standards sur nos élèves qui seront analysés par des algorithmes. Ironie du sort :  je montre en cours le problème du déterminisme social qui agit sur la vie des individus et le rôle de l’action politique pour en diminuer les effets.  Ce, tout en expliquant à mes élèves que la plateforme d’orientation sectorise les vœux et rend de plus en plus difficile la possibilité pour un élève de Creil de faire des études à la Sorbonne…

Face au dénigrement, le sursaut, la révolte

Le mouvement de retenue des notes du bac auquel j’ai participé est aussi le sursaut d’une profession en crise, qui se sent profondément atteinte par la politique du gouvernement et est préoccupée par l’avenir de l’idée même d’éducation. Le traitement dont on a fait l’objet, reconvertis en « preneurs d’otages » dans la France du Bataclan, est particulièrement odieux. Mais il est aussi le reflet de la considération que la société voue à la parole de l’enseignant.

Comment peut-on s’imaginer que les enseignants retiennent leurs notes pour de mauvaises raisons alors qu’elles sont la traduction même de leur travail et de leur investissement tout au long de l’année ? Comment peut-on s’imaginer que les enseignants prennent le risque de perdre plusieurs centaines d’euros de salaire pour rien quand on connaît la réalité de leurs revenus ? Nous n’avons pas été entendus.

« Parole de prof » est une série de six témoignages d’enseignants, de la primaire au lycée. Conditions de travail, répartition des postes, reconnaissance, relationnel. Une profession en difficulté. A lire :

2/6 : « Dans le 93, sans moyens comment on tient ? »

1/6 : « J’enchaîne les établissements et ça m’use »

La colère est sourde mais elle laisse place chez beaucoup d’entre nous à la résignation. Je ne me résigne pas et j’espère encore un sursaut non seulement du corps enseignant mais aussi des parents et des élèves. Je continue de faire tant bien que mal mon métier dans des conditions de plus en plus difficiles. Cette année, j’ai des classes de 35 élèves en terminale dans un lycée anciennement ZEP [actuelle REP] mais ne bénéficiant plus de l’éducation prioritaire.

À la fin, c’est l’ensemble de la société qui sort perdante car lorsqu’une société méprise ceux qui éduquent ses enfants, alors elle se rend certes méprisable mais surtout vulnérable aux maux de l’ignorance et de la bêtise.

 

Bernard, enseignant, 30 ans, Creil

Credit photo Flickr // CC Alizée Vauquelin

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