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Emma S.3 mai 2020

La sélection en master, orage sur mon orientation

Mon objectif ? Réussir ma licence et entrer en master de psychologie. Mais entre la compétition et les critères de sélection pour y parvenir, mon anxiété a grimpé.

Par Emma S.3 mai 2020

Début octobre 2018, les rayons du soleil parcourent ma peau et réchauffent mon cœur. Je marche d’un pas tranquille et assuré vers ma fac. Je débute ma troisième année de psychologie en m’installant sur les bancs de l’université du Mirail à Toulouse. Sourire aux lèvres. J’attends ce moment depuis longtemps. Je fais partie de celles qui ont cette fièvre d’apprendre et de découvrir.

La fac, je la perçois comme un endroit incroyable où je peux profiter du savoir de l’autre pour construire le mien. Je ressens beaucoup de gratitude, j’ai conscience que j’ai beaucoup de chance d’être à cet endroit à cet instant.

Je viens d’une famille où personne n’a fait d’études

Sauf qu’au mois de novembre, certains nuages commencent à couvrir le ciel bleu. Certains enseignants nous font part des difficultés pour être sélectionnés en master. « Cette année, il va falloir travailler dur ! » La conscientisation des difficultés se met en place. La coopération entre étudiants se transforme en compétition. Et l’anxiété s’éveille. Qu’est-ce que je fais là ? Ai-je vraiment ma place ici ? Suis-je légitime ?

L’entrée en master me rapproche de la voie professionnelle : l’envie est là, mais mes peurs prennent le dessus. « Il est encore trop tôt pour accomplir ce que tu désires, pour que tu puisses offrir à l’autre l’étendue des possibles. Tu n’es pas prête. »

Je viens d’une famille où personne n’a fait d’études, je suis la première. Ce master représente pour moi l’atteinte d’un désir familial inconscient. L’atteinte de l’impossible, de l’infaisable. Je n’ai jamais eu les codes. Et cette place ne m’était pas destinée. Pour ma famille, cela n’allait pas forcément de soi que j’aie un parcours universitaire. J’ai cependant toujours continué à avancer, au gré des vents.

Je ne suis clairement pas à la hauteur

Le mois de décembre débute. La pluie commence à tomber sévèrement. Lors d’un TD d’épistémologie, notre chargée prononce les mots qui firent sonner le glas. « Pour être sûrs d’être sélectionnés en master, il vous faut : 16 de moyenne dans toutes les UE, un niveau B2 en anglais, des expériences professionnelles et associatives variées. Il faut que vous ayez fait des stages de votre propre initiative. » Je sens grimper mon incapacité à remplir les critères requis. Je ne suis clairement pas à la hauteur pour accéder à mon rêve. Malgré mes bons résultats à la fac, l’anxiété s’accroît.

La pression des étudiants à l’université n’est pas nouvelle. Il y a un an, Réda Merida, étudiant en master, témoignait pour Le Monde de la détresse psychologique dans les couloirs de la fac.


Janvier 2019. L’avis de tempête est annoncé. Je ne sors plus. Je me répète en permanence que je ferais mieux de travailler. Les cinémas, les ballades, les concerts, c’est fini. « Je n’ai pas le temps. » Ah ça, c’est ma phrase fétiche. Mon anxiété me submerge et la déprime aussi.

Je suis là, mais mon corps veut fuir

Quand je me réveille, je pense travail. Dès que je mets ma cafetière italienne sur mes plaques électriques. Même la nuit, j’en rêve. Pendant que mon café chauffe, je vais à la douche. En sortant de la douche, je me sers un café et sors mes affaires pour travailler. J’allume mon ordi et je me mets au travail sans déguster ce café. Il n’a qu’une utilité : me maintenir éveillée pour la journée.

Il est bientôt 10h, je me brosse les dents et range mes affaires afin de partir à la fac. Le trajet est long, je rumine sans cesse : il me manque du temps. Je me sens si stressée que mes mains sont moites, j’ai chaud, mon cœur s’emballe.

Deux heures de cours se sont écoulées, je suis déjà épuisée. J’ai du mal à me concentrer et à être alerte, je suis sans cesse dans le brouillard. Lors de la pause de midi, je mange peu. Mon estomac est noué, je ne ressens plus la faim. Je passe du temps avec des personnes de ma fac sans en éprouver un quelconque plaisir. À 14h, je reprends les cours. Même schéma, même angoisse. Je suis là, mais mon corps veut fuir. Je rentre chez moi à 16h, je suis lessivée. Des amis m’appellent pour boire un verre, je décline. « Je suis fatiguée, une autre fois. » Exténuée, je dors.

Je me réveille aux alentours de 18h et je travaille encore. Je mange rapidement. Puis, je regarde une série, pour essayer de fuir un peu ma réalité, juste quelques heures. Pour ne plus écouter les émotions qui me sollicitent tant.

Incapable de sortir de chez moi

Février. La foudre éclate. Elle est bruyante et fait beaucoup de dégâts. J’atteins un stade où je ne peux plus rien faire. Avec mes attaques de panique à répétition, je développe une agoraphobie extrême. Je ne suis plus capable de sortir de chez moi sans faire une crise. Je m’accroche cependant toujours à la fac et à ce master. Je veux y arriver et je ne me rendrai pas malade pour rien. Il faut au moins décrocher cette licence. Impossible de faire les courses, je ne peux plus prendre le métro, je ne peux plus être dans un grand espace ni dans un petit d’ailleurs. Je ne peux plus affronter le monde, je m’y sens en insécurité.

Je me dirige donc vers le pôle handicap afin de trouver une solution. Inscription en contrôle terminal, je peux faire mes cours à domicile. J’ai aussi l’avantage de pouvoir passer mes partiels dans des salles à petits effectifs. Je suis soulagée. Mais, même à la maison, un problème persiste. Je suis censée faire un stage obligatoire. Comment faire alors que je suis physiquement incapable de sortir de chez moi ?

Mars. Je me présente au stage afin de signer les conventions. En voiture, pendant l’entretien, je suis en crise d’angoisse. Je ressors déçue de moi-même. Dégoûtée. Je me sens encore une fois incapable. Je suis très dure envers moi-même. Je ne me présente pas au premier jour de stage, trop déprimée pour sortir du lit. J’ai honte, je culpabilise. Le cercle est vicieux et très cruel. Mais je n’abandonne toujours pas. Je continue à travailler mes cours et à prendre soin de moi.

Je respire enfin

Mai. Je valide toutes mes UE. Mais je ne valide pas ma licence car mon stage est obligatoire. Je culpabilise encore. Toute cette peine pour terminer sur un échec ? Je me ressaisis. Je n’ai pas pu cette année mais l’an prochain j’y arriverai, car je progresserai et je ferai tout mon possible pour aller mieux.

Dounia a fait le choix de ne pas continuer en master après une licence réussie. Pourtant, à cause de la pression sociale et parentale, elle a bien failli renoncer à son choix… 

Septembre 2019. Une nouvelle année commence. Je respire enfin, j’ai appris à reconnaître mes émotions, à en prendre soin. Mes peurs se dissipent une à une. Je prends confiance en moi et en mon avenir. Alors je me réinscris à la fac, revancharde comme jamais.

Avril 2020. Le ciel est d’un bleu limpide. Je n’ai que mon stage à valider, j’ai donc fait un service civique à l’AFEV, une association qui aide les jeunes dans les quartiers politiques de la ville en proposant un accompagnement de deux heures par semaine. J’avais pour mission de coordonner des binômes composés chacun d’un jeune et d’un bénévole. Ça m’a permis de faire mûrir mon projet professionnel.

Et, avec le confinement, à la place du stage, nous avons à rendre un dossier autour de notre thématique de recherche et une argumentation autour de l’éthique du stagiaire en situation d’observation. La fac est également en train de réfléchir à mettre en place un 10 améliorable ; l’idée étant que les étudiants aient tous au minimum 10 à chaque unité d’enseignement. Je suis donc presque sûre de valider ma L3.

J’attends les réponses des masters auxquels j’ai postulé et je suis très enthousiaste à l’idée de reprendre mes études de manière saine et sereine. C’est un joli happy ending dont je suis fière.

 

Emma, 21 ans, étudiante, Toulouse

Crédit photo Flickr // CC .bravelittlebird

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2 réactions

  1. Félicitation pour ta persévérance

  2. Tu sais, souvent, les profs font grimper les critères pour être sélectionné mais en réalité ils prennent même sans… je n’avais pas tous les critères pour entrer en info-com après une licence d’Histoire et un Service Civique. J’ai fini 2ème sur liste d’attente et au final j’ai été prise (j’ai appris plus tard qu’ils étaient allés pêcher jusqu’au 30ème+ de la liste d’attente pour remplir une classe de 33 élèves pour 40 places).

    Tu es fière et tu as raison ! C’est un parcours difficile mais riche et plein d’expérience !