Théo D.1 novembre 2017 3 mn

Je suis un « bourgeois » en ZEP

De "bourgeois" à "babtou", Théo s'est construit au contact de ses camarades de classe. En ZEP.

Par Théo D.1 novembre 2017 3 mn

J’ai 13 ans et aujourd’hui, j’ai échappé de peu au racket, encore. C’est presque tous les soirs, en sortant du collège, aux coins des ruelles. Des mecs en quatrième, troisième, dont je connais les petits frères. Je ne sais pas alors qu’eux-même en sont, et je n’écoute pas de rap. IAM ? Connais pas. Booba ? Un mec violent. Sexion d’Assaut ? C’est osé comme nom de groupe quand même. Je lis des romans, j’écoute du jazz, du rock et de la musique classique. Je suis blanc, j’habite dans une maison avec mes deux parents, j’ai une chambre et un ordinateur.

J’ai 13 ans, et je suis un « bourgeois ». C’est quoi ce mot ? Ça sort d’où ? La seule chose que je sais sur les bourgeois c’est que c’est comme les cochons

C’est un pote qui me l’a dit. Enfin, un camarade de classe. Je n’ai pas vraiment de potes au collège. Juste des gens un peu moins méchants que d’autres. Je ne suis pas harcelé, non. Les clichés de la ZEP, je les vois de loin : immigration, pauvreté, violence, cités. Je les côtoie tous les jours, sans être pour autant concerné. Si, une fois un pote – vous m’avez compris – m’a volé mes clés, en classe. Je me suis aussi fait frapper, une ou deux fois. Rien de grave, je n’ai pas à me plaindre. D’ailleurs mes parents ne sont pas au courant.

Rentrer du catéchisme à l’heure du couvre-feu

J’ai 15 ans et ce soir, je rentre du catéchisme. Il est 22h quand j’arrive chez moi. J’ai de la chance de pouvoir sortir, car deux rues plus loin, à Colombes, il y a un couvre-feu. Pour contrer les violences nocturnes, la mairie a décidé d’interdire aux mineurs de sortir après une certaine heure dans certains quartiers de la ville. Certains de mes amis sont concernés.

Je commence à écouter d’autres genres musicaux. Au lycée, ça me sauve. J’ai acquis une crédibilité auprès des « racailles » de ma classe parce que j’écoute du reggae. J’aime pas le mot « racaille ». C’est pas un beau mot pour désigner des jeunes. J’ai des amis que l’ont pourrait appeler comme ça, en les croisant dans la rue. Sauf qu’ils sont en seconde, comme moi, et que le seul moment où ce sont des brutes, c’est en cours de maths. J’ai appris à ne pas me fier aux apparences.

La radio parle de profs en grève : les miens

J’ai 17 ans et je commence à me plaire dans ce lycée. Je me suis fait de vrais amis, je joue aux cartes tous les midis à la cafétéria, je me suis même battu une fois. Plus personne ne vient me chercher des noises. J’ai même une copine. Je repense à mes 13 ans et je me dis que j’étais beaucoup trop engoncé dans mes principes, à ne pas trop vouloir me mélanger.

Et puis, alors que je suis perdu dans mes pensées, la sonnerie ne sonne toujours pas. Il est l’heure, pourtant. Enfermé dehors, devant les grilles, je vois dans la cour mon prof de maths qui s’avance vers nous. Aujourd’hui, il y a grève. Comme le mois dernier. Comme la semaine dernière. Je ne demande plus pourquoi, je sais. Dans nos classes, on est peu nombreux, on n’excède pas 28 élèves. On a du matériel de chimie, de physique, des microscopes en SVT. Je suis parti en voyage scolaire deux années de suite. Et en ce moment, le statut de ZEP de mon lycée est menacé. Alors les profs contre-attaquent.

La banlieue, ce ter-ter qui est aussi le mien

J’ai 18 ans et hier soir, en sortant avec mes potes, on a fait un peu flipper une vieille qui passait. C’est sûr qu’une bande de mecs en jogging-baskets-casquette, clope au bec, qui avance sur la route avec la musique à fond, c’est pas rassurant.  On n’est pas des gars méchants pourtant. On parle juste un peu fort. J’ai juste un ami qui deale un peu. On est parfois juste un peu violents. Mes potes de couleur m’appellent « babtou », je ne suis pas sûr de savoir si c’est bien ou pas. Je ne suis que rarement chez moi. Mes parents m’énervent, et je crois bien que je les énerve encore plus.

Il est loin le gamin parfait, celui qu’ils présentaient fièrement à leurs amis et leurs proches. J’ai commencé à fumer. Ça fait plusieurs années que je ne vais plus à l’église. Quand je ne traîne pas dehors, je traîne dans ma chambre. Mon lit, c’est ma maison. Mon ordinateur, ma fenêtre. Mes potes, ma porte.

Un peu de recul… nécessaire pour avancer

Aujourd’hui, j’ai 20 ans. Ce récit, c’est mon adolescence, avalée par le milieu dans lequel j’ai grandi. Je suis passé de « bourgeois » à « babtou » en cinq ans, sans trop m’en apercevoir. Pour le mieux ? Enfant, j’étais passionné d’insectes, de pierres, d’oiseaux, de nuages, et j’en collectionnais autant que je pouvais (sauf les nuages). Aujourd’hui, mes vitrines prennent la poussière, témoins muets de mon évolution.

L’environnement dans lequel on évolue nous façonne, au moins autant que nos parents. En grandissant en banlieue, en ZEP, en cheminant avec des enfants d’immigrés, je me suis éloigné de mon éducation bourgeoise, dans la culture et la religion. Je me suis rapproché de la rue, de ses problèmes et de ses ambitions.

Avec le recul, j’ai eu une chance inouïe. À 20 ans, j’ai renoué avec mes parents et je n’ai pas perdu le contact avec mes amis du lycée. Étudiant en Humanités à Nanterre, on me parle souvent des problèmes sociaux en banlieue, des ambitions brisées de jeunes qui ne demandaient qu’à rêver, des violences. Et on ne m’apprend rien. La lutte des classes ? Je l’ai vécue, en classe.

 

Théo D., 20 ans, étudiant en L3 (Université Paris Nanterre)

Crédit photo D.R pour le film Patries 

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1 réaction

  1. Très beau texte, très belle écriture. Du sens, des mots. Bravo.