Muhammed U.

Muhammed U.27 juin 2019

« C’est sur le chantier que j’ai appris la vraie vie, c’est-à-dire le monde du travail. »

Travailler à 16 ans ça me plaît, mais il me faut un diplôme

Fâché avec l’école, Je me sentais largué niveau orientation. Travailler comme conducteur de travaux avec mon père m'a redonné la motivation d’aller en cours et de trouver ma voie.

Par Muhammed U.27 juin 2019

En troisième, je n’aimais pas du tout aller à l’école, donc mon père m’a proposé d’aller sur le chantier. À 16 ans, j’ai commencé à travailler comme conducteur de travaux, mais je suis aussi au lycée, en MLDS [classe pour prévenir le décrochage scolaire] avec comme objectif de trouver un lycée pro Travaux Publics.

Mon père est conducteur de travaux, c’est celui qui gère le chantier du début à la fin, gère le budget… car si on dépense plus que le budget, ça ne servira à rien de construire ce bâtiment. La société est à mes parents. Le plus important dans ce métier, c’est la responsabilité. C’est-à-dire livrer le chantier en temps et en heure, comme prévu.

Sur le chantier, on discute, on s’écoute, alors qu’à l’école, c’est travail, contrôles, notes

Sorti de troisième. Je ne savais pas quoi faire mais j’avais quand même fait des vœux. En septembre 2018, j’ai eu une affectation mais ça ne me plaisait pas, bac pro mécanique. Quand j’ai commencé à aller sur le chantier, en juin-juillet 2018, j’écoutais les gens, les employés et les autres personnes qui y travaillaient. Ils me racontaient comment se déroulaient leurs vies. Ça m’a fait beaucoup réfléchir car leurs histoires se ressemblaient toutes.

Décrochage scolaire, travail de lycéens issus de milieux défavorisés… « Les élèves qui ont un emploi rémunéré risquent deux fois plus de redoubler. » Thierry Berthet, directeur de recherche au CNRS du Laboratoire d’économie et de sociologie du travail, est interviewé par Libération.

La plupart étaient des étrangers qui venaient de leur pays sans diplôme, sans rien. Ils étaient là à travailler sans connaître les risques et les soucis qui pourraient leur arriver ; parce qu’au chantier, il y a beaucoup de bruits, de poussière, de matériaux dangereux. Ils sont là pour nourrir leur famille, car avoir une famille demande beaucoup de responsabilités, mais aussi de l’argent. L’argent pour s’habiller, pour le loyer, la nourriture, les besoins. Ça a changé complètement ma vision. La vie est beaucoup plus dure que je pensais : je pensais que c’était facile de trouver du travail à tout moment et sans diplôme. Ça a changé mon comportement à l’école et au travail.

Moi, je voulais plus travailler qu’aller à l’école, car au travail, je ne m’ennuie pas, mais à l’école si. Ce métier j’aime beaucoup, car tout le monde – les clients, les employés, mon père – est à l’écoute de mes opinions, qui peuvent devenir de véritables conseils. Je me sens libre. Parce que sur le chantier, on discute, on s’écoute, alors qu’à l’école, c’est travail, contrôles, notes et c’est fini. Nous sommes toujours dans l’obligation d’écouter les profs, de faire le travail demandé. Pas de discussions. Et puis ce qui me plaît, c’est qu’on se déplace beaucoup et qu’il y a beaucoup de responsabilités : s’occuper du chantier et des papiers nécessaires.

J’ai besoin d’un diplôme parce que sans diplôme, j’aurai pas le choix

Avant, je séchais beaucoup à l’école. J’ai intégré une MLDS à Aulnay en avril 2019 et depuis, je vais tout le temps en cours. Et je travaille dans mon temps libre. Par exemple, un jeudi matin, je n’avais pas cours donc je me suis levé à 7h et à 9h30 je me suis présenté à une réunion avec un client. On devait présenter les papiers de la société pour démarrer un chantier.

J’oublie surtout pas que j’ai besoin d’un diplôme parce que sans diplôme, j’aurai pas le choix. On peut travailler sans diplôme, mais ça ne sera pas un métier qu’on aime. Faudra toujours travailler dur, mais nous qui avons une chance d’aller à l’école, nous avons beaucoup d’avantages car nous pouvons choisir notre filière, le métier qu’on veut plus tard. À l’heure actuelle, je suis logé, nourri chez mes parents, donc je n’ai pas besoin de travailler en urgence. Je n’y pensais pas trop avant, mais depuis le chantier, j’y pense beaucoup plus.

Un stage en entreprise de deux mois a conforté Eva dans l’idée que les cours au lycée l’ennuient et qu’elle veut rentrer au plus vite dans la vie active.

Maintenant, mon objectif est de continuer mes études : je veux faire un lycée pro Travaux Publics et puis un BTS Bâtiment pour devenir conducteur de travaux. Ce sont des filières qui ne sont pas à Voillaume, mais dans le lycée d’enseignement professionnel Claude-Nicolas Ledoux. J’ai fait mes vœux. J’aurai les résultats fin juin. Si je suis pas pris, je garderai la même filière, mais dans un autre lycée. Sinon, je ne saurai pas quoi faire. Moi, je veux ce métier, conducteur de travaux, car c’est un métier que j’apprécie beaucoup : c’est le métier de mon père, mais surtout, c’est sur ce chantier que j’ai appris la vraie vie, le monde du travail.

 

Muhammed, 17 ans, lycéen, Paris 

Crédit photo Flickr // CC Département des Yvelines

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