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Camille C.2 décembre 2020

Colleuse, ma colère n’est pas confinée

Depuis que j'ai rejoint Collages Féminicides Paris, je colle ma colère sur les murs de la ville. Mais avec le confinement, on a dû penser autrement.

Par Camille C.2 décembre 2020

« Vous ne confinerez pas notre colère. » Armé.es de nos brosses, pinceaux, slogans, seaux de colle, perches (et même des poubelles de la mairie de Paris sur lesquelles on grimpe), nous collons pour aider les victimes et leur rappeler à quel point iels ont du courage, de la force. On veut leur dire qu’on les soutient, autant que moi je me suis sentie soutenue et comprise les premières fois où j’ai vu ces slogans aux murs, alors que je n’étais pas encore membre du mouvement.

C’était en février 2020, alors que je tournais une émission avec Olivier Delacroix (Ils font bouger les lignes, pour France 5) sur le thème des violences conjugales. « Mon premier amour m’a rouée de coups, cela peut nous arriver à toutes. » Ce jour-là, j’ai enfin pu mettre des mots sur ma douleur, ma haine, ma colère. La production m’a contactée pour faire le portrait de mon histoire : violences conjugales sur mineure, et j’ai gagné le procès. Le programme était en contact avec des membres de Collages Féminicides Paris (CFP). J’avais alors pu coller une phrase sur mon histoire. C’était fort en émotions. Des colleur.euses, Chloé et Clem, étaient là pour me soutenir. Alors, j’ai rejoint le mouvement.

Quand on colle, la rue nous appartient, surtout la nuit

CFP a un mode d’action fort. Les slogans interpellent tout le monde car les messages dénoncés sont puissants. Des slogans sur les féminicides, le viol, l’inceste, le harcèlement de rue, les violences sur les personnes perçues comme étant femmes… « Macron, personne ne “se laisse violer” stop à la culture du viol. »

 

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Nous faisons parfois des sessions spécifiques avec des slogans anti-racistes, anti-islamophobie, anti-validistes ; en soutien aux travailleuses du sexe, aux personnes transgenres, à la communauté LGBTQIA+ ; ainsi qu’avec des témoignages de victimes. On évoque aussi l’actualité (en Pologne, le génocide des Ouïghours, etc.).

Les collages m’aident à me reconstruire, à aller de l’avant. En tant que militante, j’ai une colère qui me booste. Quand on colle, la rue nous appartient, surtout la nuit. Ensemble, nous nous réapproprions l’espace public. Même si, au début, coller la nuit ça fait un peu peur : on est bien souvent les seul.es perçu.es en tant que femmes. Mais en même temps, c’est assez jouissif. On sait que si jamais un homme cisgenre nous fait des remarques, on réplique aussitôt. Ensemble, on est fort.es.

Durant le couvre-feu, nous avons pu maintenir les sessions mais nous avons dû nous organiser autrement. Nous devions coller très tôt le matin (vers 6 heures / 7 heures) ou en plein milieu d’après-midi. Mais coller à ces heures-là n’était vraiment pas pratique : plus de monde dans les rues, donc plus de visibilité de la part des riverain.es, ce qui entraînait davantage de violences et d’interpellations de leur part.

Arrêté.es comme si nous, féministes, étions un « grand danger »

Il y a bientôt un mois, un matin, on a fait une session contre l’islamophobie. Je portais le foulard : c’est mon choix et j’en suis très fière. Mais vers la mairie du 11ème, plusieurs riverain.es ont eu des propos racistes et islamophobes : « Rentre dans ton pays », « Le voile est une oppression », « On va vous décapiter la tête »… La police a été appelée par des habitant.es, et ils ont relevé les slogans collés. Quelques temps après, nous avons été six à être convoqué.es en audition libre sur le motif de « dégradation légère ». Comme si nous, féministes, étions un « grand danger » pour la société.

Le temps d’une nuit, la journaliste Lauren Bastide a accompagné les colleur.seuse.s du collectif Collages féministes de Lille pour son podcast La Poudre. À son micro se succèdent les témoignages. Une plongée dans l’histoire du mouvement et dans la pluralité des voix qui, aujourd’hui, le constituent.

Le confinement s’étant instauré à nouveau, les sessions de collages ont été suspendues. Aucun.e membre ne peut et ne doit se mettre en danger en pleine crise sanitaire. Mais nos ressources pour militer évoluent. Nous n’abandonnons pas. CFP a mis en place les collages virtuels, comme lors du premier confinement au mois de mars. C’est pour dire aux personnes : « On est encore là, vous avez notre soutien, même pendant la crise sanitaire. » Et ça permet de coller sur des endroits illégaux, qu’on rêve tous.tes de faire : sur les commissariats, les institutions. Nous échangeons aussi avec Women Safe pour maintenir un accueil aux victimes de violences conjugales durant cette période de confinement, avec notamment des aides psychologiques, médicales et juridiques.

Dans le contexte actuel, j’ai envie d’aller coller ma colère

Car, pendant le premier confinement, le 3919 était surbooké. Les moyens ne sont pas là. Certes, il y a des associations, mais le budget ne suit pas. Et les femmes ne veulent pas aller dans des CHRS (centre d’hébergement et de réinsertion sociale) qui sont mixtes. On sait que, quand il y a de la mixité, il y a des viols. Alors on propose aussi que les victimes prennent contact avec le mouvement si iels recherchent une solution/un lieu pour pouvoir partir. On demande et on recherche des personnes prêt.es à aider une victime et ayant un appartement ou une chambre disponible. Pendant le premier confinement, des femmes avec ou sans enfants ont pu fuir leur conjoint violent, et j’ai pu rediriger certain.es personnes vers des structures adaptées à leur situation.

Enfin, CFP a organisé une cagnotte en interne pour soutenir les plus précaires en cette période de confinement.

Youmna était victime de harcèlement au collège. Maintenant lycéenne, elle milite sur son compte Instagram contre les discriminations qu’elle a subies.

Il se passe beaucoup de choses depuis le début du confinement sur lesquelles nous aurions pu coller, notamment sur l’interdiction de l’avortement en Pologne contre lesquelles des milliers de manifestant.es protestent, les récents propos de Darmanin sur les rayons halal, ou la loi de « sécurité globale » qui vise à interdire la diffusion des violences policières.

Dans le contexte actuel, j’ai envie d’aller coller ma colère et manifester. C’est frustrant de ne pas pouvoir s’exprimer sur ces sujets-là dans la rue. Mais pour autant nous nous organisons pour diffuser ces messages sur les réseaux sociaux. Et dès que le confinement sera terminé, nous passerons de nouveau à l’action. Le combat continue.

 

Camille, 23 ans, en formation, Pantin

Crédit photo © Camille // Collages Féminicides Paris (CFP)

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  1. […] message, c’est celui de Camille, 20 ans. Elle raconte au média La Zep comment avoir vu un collage dans la rue a participé à sa reconstruction personnelle. Depuis, elle […]