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Corinne C.17 septembre 2020

Bienvenue dans la coloc du système D

Dans notre « maison verte », on marche à la débrouille. On y invente un mode de vie alternatif, où tout est fait par nous et pour nous.

Par Corinne C.17 septembre 2020

Dans ma coloc, la porte n’est jamais fermée. Il se passe toujours quelque chose : des projections de films, des réunions féministes, des moments formels et informels… Parfois quelqu’un.e bouquine juste dans le salon en buvant son thé. Il y a de la vie dans cette maison. Un atelier de bricolage vélo est installé dans le deuxième cabanon. On habite à cinq – deux couples d’amis et un pote tout seul – mais parfois on est sept ou huit. Certains sont encore à la fac, en master ou licence, d’autres sont au RSA. Et on expérimente la vie en collectif, le système D, avec ses hauts et ses bas.

C’est une maison atypique, elle est verte, d’ailleurs on l’appelle « la maison verte ». Je l’ai trouvée sur Le Bon Coin, une annonce sans photo, 90 mètres carrés pour 900 balles. On a une véranda, un jardin, deux cabanes de jardin, dont une qui se transforme progressivement en chambre pour accueillir une sixième personne. On passe des soirées exceptionnelles où on se retrouve à cinquante comme des soirées de merde où on s’engueule parce qu’on est malheureux.ses, qu’on n’est pas d’accord ou juste fatigué.es. Pour certain.es d’entre nous, c’est une première expérience de la vie collective. On fait quelques réunions pour essayer d’organiser la vie de coloc. On fait le point sur les factures, le ménage, les espaces et la façon qu’on a de les utiliser. Mais l’organisation se fait surtout de manière informelle. On n’a pas les mêmes rythmes, certain.es se lèvent à 14 heures, quand d’autres se couchent à 23 heures. Parfois on se croise entre deux parties de jeux vidéo ou pour des balades à la mer.

Le mercredi soir, c’est aventure poubelle

On magouille pour à peu près tout. L’électricité est déviée dans la véranda. Par chance, on a envoyé chier Linky et on a gardé notre vieux compteur. On a branché les machines à laver, le sèche-linge, la friteuse, gratuitement. On est bien entourés et on aime apprendre. À chaque problème, je ressors avec du savoir-faire : poser du lino ou du carrelage, peindre, brancher un circuit électrique, utiliser une machine à tatouer ou une machine à coudre… J’ai même appris à utiliser des logiciels de montage son comme Audacity pour faire des émissions de radio. Toutes ces expériences permettent peu à peu de s’autonomiser. Le but, c’est de faire les choses pour nous et par nous.

Afin d’incarner pleinement leur souhait d’autogestion, d’autres se retirent de la ville pour être au plus proche de la terre. Le documentaire Autonomes suit ces hommes et ces femmes qui pensent et construisent d’autres modes de vie.

Le mercredi soir, c’est aventure poubelle, on met nos vieux jeans pour aller se jeter dans les poubelles puantes du Super U. On ne sait jamais ce qu’on va trouver, en général beaucoup de légumes, des yaourts, du pain, de la viande, des plantes, parfois des quantités astronomiques de bouffe, sous nos pieds. Ce qu’on préfère, c’est la malbouffe : des litres de soda, des pizzas, des gâteaux, on est comme des mômes devant un étalage de bonbons !

On crée des moments d’échanges avec les voisin.es…

On a pas de tune, on galère. Ce n’est pas de la nécessité, mais du bon sens. Ça devient un jeu puis un mode de vie qu’on choisit. Deux, trois tonnes de déchets en France chaque année juste dans la grande distribution. Il y a juste à se servir !

On a commencé à élargir les récups pour que les copain.es en profitent. On partage les plans de magasins où il est encore possible de faire les poubelles sans se faire prendre par des agents de sécu ou des flics. Parce qu’on nous sabote nos récups ! Parfois, on a la surprise de retrouver les poubelles éventrées. Des sacs de farines sont versés sur les légumes, des produits ménagers sont méticuleusement versés sur les produits ouverts avant d’être jetés.

Tous les lundis à 18 heures, on se réunit sur la place du quartier avec nos drouilles, nos fringues, nos bouquins, notre bouffe, l’électroménager, tout ce qu’on veut. La bouffe est redistribuée. Ça devient des initiatives collectives : on prête, on donne, on se parle, on crée des moments d’échanges avec les voisin.es…

Mon mode de vie continue à évoluer depuis !

Le but est que tout le monde s’approprie ces façons de faire et se saisisse de ça, que ces actions soient multipliables à l’infini et que ça devienne quelque chose de normal. J’ai commencé à bouder les magasins, à ne plus être à l’aise dans les galeries marchandes. En fait, j’ai commencé à détester l’argent et ce qu’il représente.

Loïc aussi a décidé de vivre différemment. Depuis qu’il a réalisé l’ampleur du désastre écologique, il n’a plus voulu participer à ça. Il nous raconte comment, aujourd’hui, il adapte son mode de vie. Et c’est un vrai chantier !

Aujourd’hui, j’ai déménagé de la « maison verte ». Je suis toujours en colocation mais avec d’autres personnes. Je fonctionne toujours plus ou moins de la même façon. Mon rapport à l’argent est le même, mais je cherche à travailler dans quelque chose qui ne me dégoûte pas et que je trouve utile. Pas comme tous ces trucs de restauration que j’ai pu faire où je me faisais chier à la gueule par des clients entre deux remarques sexistes pour être payée au lance-pierre.

Je cherche à travailler pour pouvoir m’acheter un terrain perdu dans la campagne, et mener ma petite vie tranquille au milieu des champs entre deux concerts de punk. Je me sens prête à affronter les obstacles, matériels ou sociaux, en partie grâce à cette expérience de démerde que j’ai vécue.

 

Corinne, 25 ans, en recherche d’emploi, Brest

Crédit photo Unsplash // CC NeONBRAND

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