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ZEP23 avril 2018

On compile, on interroge, on résume. Parce que, parfois, nous aussi on a des choses à vous dire !

Tolbiac occupée, quatre étudiants racontent leur expérience militante

Vendredi matin, la fac de Tolbiac, à Paris, a été évacuée. Quelques jours plus tôt, la ZEP était présente sur place pour recueillir les témoignages d'étudiants et de lycéens mobilisés. Des occupants qui croient au changement par l'engagement. Quitte à rater leur année !

Par ZEP23 avril 2018

“L’occupation, c’est une expérience de vie collective” – Louise, 19 ans, étudiante, Tolbiac

2016, loi travail, j’étais en Terminale et je suis devenue militante. J’ai commencé à faire des AG dans mon lycée, à aller en manif… à faire des actions en dehors de juste “sur Internet”. Aujourd’hui, on recommence, et aujourd’hui, c’est ma sœur qui est en Terminale, en plein ParcoursupAlors depuis le 26 mars, on occupe la fac, ça fait trois semaines que l’amphi principal est devenu un dortoir. 

La fac est bloquée, mais elle n’est pas fermée. On ne bloque pas pour qu’il n’y ait plus de cours, on bloque POUR l’accès à l’université. On n’a pas de cours traditionnels, mais on a une commission qui s’appelle l’université ouverte, qui fait des cours alternatifs. Des profs, de Paris 1 ou d’ailleurs, viennent nous faire des conférences. Par exemple, une prof de Paris Est est venue nous faire une conférence incroyable sur la révolution de 1848, un cours qu’elle donne d’habitude dans son université. Elle était assise en tailleur en chaussettes sur le bureau, et tout le monde pouvait lui poser des questions. On a aussi eu des cours d’économie. Un très grand sociologue est venu nous faire un cours alternatif. Des doctorants et des doctorantes mobilisés à Paris 1 viennent nous donner des cours sur leur thèse. Le collectif pour Adama Traoré est venu lundi. On crée un vrai espace de savoir, et de partage de savoir. Et c’est ça qui est important pour moi à l’université : pas le diplôme, mais le savoir. 

L’engagement, c’est une vraie expérience de vie. Mon amie dit qu’elle a appris que la vie collective était possible à la ZAD, moi c’est ici. Pour moi tout est politique : en tant que femme, en tant que personne queer, en tant que personne neuroatypique… Bref, ça ne ferait pas de sens de ne pas s’engager. 

Ce qui est un peu compliqué, c’est que sur le plan politique, je ne suis pas du tout en accord avec ma famille. Ça pose problème dans mon engagement, non seulement parce qu’on est très opposés avec mes parents, mais aussi parce que de manière générale, ma mère s’inquiète beaucoup pour moi et pour mes études. En 2016, y’a pas eu que du bon. Pendant les manifs, j’ai été blessée plusieurs fois et j’ai eu des problèmes d’agression sexuelle. Ils pensent aussi que je vais foirer mon année. Moi, je m’en fais pas trop. Mon année, je vais la réussir. J’ai eu 13 de moyenne au premier semestre. Quoi qu’il arrive, je peux avoir 7 au deuxième et je validerai quand même. J’ai taffé au début du semestre et le contrôle continu, ça aide beaucoup. En plus, beaucoup de profs sont mobilisés, et les partiels vont être adaptés en fonction des cours qu’on a eus (du demi semestre de cours, plutôt).

 

«Rencontrer les occupants de Tolbiac ça nous inspire !» – Anouk, 17 ans, lycéenne, Paris

Ce matin, on a bloqué le lycée Charlemagne après une AG à Tolbiac. On avait entendu parlé de l’occupation par le bouche à oreilles. Ça a ramené pas mal de monde.

Après le blocage, on a fait une petite AG devant le lycée, puis on est retournés à Tolbiac pour voir comment se mobiliser. On a visité, pour ceux qui n’étaient pas venus la veille, puis on a fait une réunion en plein-air. Venir à Tolbiac, ça nous a donné pas mal d’espoir. Se réunir en petits groupes à la fac, ça nous a appris des choses.

Je fais pleins de manifs, des AG… Mais avant, j’avais un peu peur de bloquer. Je me suis rendu compte que c’était le meilleur moyen de militer. Mais le problème, c’est que c’est toujours les mêmes qui se mobilisent.

On vient à Tolbiac pour voir comment mieux mobiliser, rencontrer des profs et travailler avec eux pour faire avancer le mouvement.

Moi, je suis en Première. La réforme, ça ne va pas me concerner directement parce que je veux tenter Sciences Po donc quoi qu’il arrive, c’est sélectif. Mais je suis déléguée de ma classe et y’a des élèves qui ont du mal, qui n’ont pas des notes super. Ils ont des vies difficiles au quotidien, doivent s’occuper de leurs frères et soeurs… Y’a une fille de ma classe qui a de moins bonnes notes que moi, mais elle a beaucoup plus de mérite et elle ne pourra peut-être pas accéder à la fac. C’est injuste.

 

“Je milite 60 heures par semaine” – Jaspal, 22 ans, étudiante, présidente de l’UNEF Paris 1

Je vis dans une famille militante, j’ai commencé mes manifs dans le porte-bébé du vélo de mon père ! Je me suis engagée à l’UNEF, le syndicat étudiant, le premier jour où je suis arrivée à la fac, à Paris 1. Ça fait quatre ans et aujourd’hui, j’en suis présidente. Depuis septembre, j’essaye de chauffer les gens pour dire « là ça va nous arriver, attention ! ». Tout le monde nous parle de 68, c’était y’a 50 ans. En 68, on se battait pour des droits. Aujourd’hui, on se bat pour empêcher qu’ils soient remis en question ! Dans mon engagement, j’ai besoin de me sentir utile. Mon but, c’est que tout le monde puisse vivre sans être précaire, avoir accès à l’éducation, pouvoir se former.

Je milite 60 heures par semaine ! Les soirs et les week-ends aussi. Les journées type, c’est 7h30-18/19h (en janvier, je quittais plutôt la fac à 22h tous les soirs). À 7h30, on se retrouve sur un site de la fac. On s’organise : distribution de tracts, interventions, quelques actions, y’a énormément de réunions et de conseils. Le soir, on fait des permanences syndicales de 16 à 18h. Sauf qu’après, il y a encore des affiches à faire, des tracts à maquetter, des réunions pour s’organiser, etc.

Tous les samedis matins à l’UNEF, on a des réunions d’organisation au niveau de la région parisienne et l’après-midi, on rappelle nos militants pour savoir quand est-ce qu’ils sont disponibles pour la semaine suivante. En ce moment, le rythme de vie change un peu, parce qu’on occupe ! Et tous les jours, on a des permanences syndicales. On aide des étudiants à faire des dossiers pour qu’ils aient de la thune, on leur explique le système universitaire. Chaque année, y’a beaucoup d’inscrits, mais on se retrouve avec des gens qui n’ont de place nulle part, on va les inscrire. Tout le mois de juillet par exemple, je serai à la fac pour les accueillir.

Si y’a pas des gens qui sont là pour bloquer, y’aura rien qui se passe. On nous donne rien, c’est à nous de demander les choses, et il faut s’organiser pour les avoir. En tant que jeune, surtout à l’université, on est méprisés. Par exemple, en Conseil, toutes les interventions des élus étudiants sont systématiquement coupées par les enseignants. Toujours. En tant que femme, c’est encore plus dur, parce qu’il y a beaucoup de mansplaining.

J’ai un petit côté obsessionnel, c’est un peu tout ou rien. Mes parents m’ont prévenue : « Attention, te fais pas bouffer ». C’est vrai qu’à côté, je vois moins mes potes par exemple, et surtout, il faut pouvoir concilier engagement et études ! Je suis en Master 1. Ma chance, c’est que je suis dans une filière où mon militantisme m’aide : je fais de la démographie et mes partiels, c’est plutôt « comparez avant et après la réforme des retraites ».

Mais pendant le deuxième semestre, je n’y suis pas allée du tout. Du coup, je vais redoubler pour la première fois de ma vie. Ça ne me dérange pas de ne pas valider, je me dis que ce n’est pas un sacrifice. Je me bats pour le droit à l’erreur après tout ! Pour que les gens puissent changer d’études, rater, se tromper, avoir le droit de redoubler. Faut que je me l’applique à moi aussi !

Mais moi, je suis privilégié : je viens d’un milieu culturel fort, j’ai pas de bourse mais j’arrive à survivre le mois parce que j’ai des parents qui m’aident. Militer, c’est un luxe ! Si tu dois te salarier en plus d’étudier, déjà tu galères. Pareil pour le redoublement, j’ai ce luxe de me dire « je peux redoubler ». Mais y’en a plein qui l’ont tout simplement pas ! 

 

“Une nuit d’occupation à Tolbiac” – Corentin 20 ans, étudiant, Tolbiac

Je dors depuis le début de l’occupation à Tolbiac. À partir de 17h, c’est les dernières interventions en amphi, les derniers cours et puis des gens de Tolbiac ou d’autres facs arrivent. Ils entrent, ça commence à grignoter, à boire, à écouter de la musique. Des gens nous passent de la nourriture et des boissons à travers le grillage en nous souhaitant bon courage, ou alors les gens de l’extérieur en ramènent. On a aussi une caisse commune. Une team course va acheter de quoi faire à manger.

Vers 21h, on se fait à manger, on met un peu de musique. On a récupéré la cafétéria du campus qui sert de garde manger. Le problème, c’est qu’on a plus d’électricité, sauf une prise dans le hall. On a fait sauter tous les fusibles… Ça prend longtemps du coup !

Hier, y’a carrément un orchestre qui est venu, y’avait eu une AG de 2000 personnes dans la journée et y’a presque 500 personnes qui sont restées le soir.

Mais pour les occupants, la nuit, ça devient stressant avec les risques d’intervention de la police. Avant hier soir, Georges Haddad (le président de Paris 1 NDLR) a condamné globalement l’occupation et a donné l’autorisation à la police d’intervenir. Alors on a passé la soirée sur nos smartphones pour être informés. On était plus nombreux en pensant que les policiers allaient intervenir.  Y’a eu une AG qui s’est faite pour savoir si on allait se battre ou se rendre. J’étais pas à cette AG, j’étais pas encore arrivé. Il a été décidé de laisser partir ceux qui voulaient pas se battre, le reste a fait le guet jusqu’à 3h45. Alors, on anticipe et on se prépare à l’attaque. On met en place des moyens de défense, des stocks de projectiles et on bloque certains accès.

On a des camarades en patrouille dans les rues pour guetter les camions de CRS. Certains sont pas préparés, certains sont pas formés à se défendre. Moi par exemple, j’ai horreur de la violence. Mais ça va diminuer de soir en soir, vu qu’on est de plus en plus préparés !

Y’avait encore 150-200 personnes dans la fosse quand je suis allé me coucher. Généralement, je me trouve un matelas, une pote me prête un plaid et un duvet et je trouve un coin où dormir. C’est pas hyper confort mais on est fatigués donc ça va !

 

Crédit photo Facebook // © Paris 1 mobilisée contre Macron et la sélection

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1 réaction

  1. JASPAL : “moi, je suis privilégié : je viens d’un milieu culturel fort”… ah, et ça veut dire quoi ?
    Tu es issue de la classe bourgeoise ou ouvrière, mais “un milieu culturel fort” cela ne veut rien dire, sinon que tu as mauvaise conscience à l’idée d’être consciente d’être une bourgeoise… ?