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Jeanne B.23 octobre 2019

Extinction Rebellion à Châtelet : après l’occupation, les questions

J'ai participé à l'occupation de la place du Châtelet avec Extinction Rebellion. Une semaine intense de réflexions, mais aussi de doutes : on aurait pu faire mieux niveau impact et convergence des luttes, non ?

Par Jeanne B.23 octobre 2019

Quand je suis entrée dans la grande halle pour la session de briefing, j’ai eu l’impression de rentrer dans la résistance. Un peu comme dans les films de SF où un groupe de rebelles prépare la révolution. La semaine suivante, j’ai participé au blocage de la place du Châtelet par le mouvement Extinction Rebellion, et j’en sors avec beaucoup de questions. Qu’est-ce que les militants d’XR, moi compris, attendions de cette semaine de rébellion ? Un changement radical, une prise de conscience, une convergence ?

Je suis un master en lien avec la transition écologique, son urgence, ses enjeux (et les quelques solutions), et si j’ai participé à l’organisation des marches pour le climat à Toulouse, ville où j’étudiais avant, j’ai rapidement eu l’impression que ça ne servait pas à grand-chose. Rien n’a changé depuis la démission de Nicolas Hulot en septembre 2018. Extinction Rebellion me paraissait être l’occasion de faire des actions plus concrètes, qui interpellent de manière choc sur l’état de la planète.

XR pour les intimes c’est un mouvement de désobéissance civile né en Angleterre en septembre 2018 mais international. On a l’impression de faire partie d’une organisation globale. Durant la semaine de la rébellion d’octobre, des actions étaient organisées aux quatre coins du monde (occidental) : New York, Sydney, Londres, Paris, Berlin.

Lors du briefing, c’était un samedi, une centaine de personnes comme moi se sont assises par terre en attendant ceux qui allaient nous présenter l’action, qui sont engagés depuis longtemps dans le mouvement. Une de leurs forces, c’est la mobilisation : en très peu de temps, ils ont réuni assez de personnes pour des blocages importants, comme sur le pont de Sully en juin. Une de leurs spécificités, c’est de demander aux personnes qui s’inscrivent jusqu’où elles sont prêtes à aller durant les actions : une interpellation, une garde à vue, que la police en vienne aux mains… ? Pour cette cause, j’étais prête à bloquer et à assumer un contrôle d’identité.

Aucune offensive de la police, à notre grand étonnement

Puis, il y a eu l’attente du lundi : qu’est-ce que nous allions faire ? Et où ? Nous n’avions aucune idée de l’espace que nous allions bloquer, et nous étions assez excités, avec le privilège de ceux qui peuvent se le permettre : qu’est-ce que l’on risquerait avec un simple contrôle d’identité ?

Deux jours plus tard, tout s’est passé très vite. Nous avons retrouvé notre groupe et suivi notre référent, rencontré le samedi précédent. Nous avons interrompu le trafic à Châtelet en faisant une chaîne humaine et, après quelques tentatives des scooters, plus aucun véhicule ne passait. Nous sommes restés trois heures au même endroit, en essayant de faire masse face à la ligne de gendarmes devant nous. Mais personne n’avait besoin de nous. Nous sommes allés nous asseoir à un autre point de blocage. S’asseoir, car la police n’est pas venue déloger le mouvement. Quand ils sont arrivés, nous étions déjà bien installés en plusieurs lignes, et ils n’ont tenté aucune offensive, à notre grand étonnement.

Pendant ce temps, le camp s’est installé : des bottes de pailles pour bloquer les accès aux voitures, des portiques, et des bloqueurs, comme moi. Très vite, des toilettes ont été mises en place, on a installé des bâches sur nos différents « coins », histoire d’être un peu confort sous la pluie. C’était comme un grand camp scout, tout le monde s’entraidait, on était assez excités et encore un peu stressés que la police nous charge. Mais il ne s’est rien passé. Peut-être voulaient-ils éviter la surmédiatisation après l’expérience du pont de Sully en juin ? Des vidéos montrent des policiers gazer à bout portant des militants écologistes pacifistes.

L’Obs retrace à merveille le déroulé de cette occupation du Pont de Sully il y a quelques mois. Une vidéo qui a fait le tour des réseaux.

On a fait des AG pour prendre des décisions sur le maintien du blocage, sur son déploiement. On a débattu jusqu’à 2h du matin. C’est bien la démocratie, mais c’est long. Le temps est passé, la nuit est tombée, aucune alerte de police, et nous avons dormi sur place, sous la pluie. Une nuit très courte après un tour de garde entre 4h et 6h du matin… En se disant que la police ne viendrait plus et que l’on ferait mieux d’aller se reposer. J’ai quitté le camp avec des amis à 6h du matin. Car, dans notre présence, il y avait l’idée d’être là quand ça « pète », d’occuper la place à beaucoup, pour que d’autres puissent y mettre en place des conférences et d’autres choses.

C’est pour ça que j’y suis beaucoup passée dans la semaine qui a suivi : entre deux cours, un début de soirée, un matin pour apporter le thé. Le camp a tenu plusieurs jours alors que personne n’y croyait. Il y avait plus ou moins de monde selon les horaires, une centaine de personnes en permanence et peut-être 1000 par moments. Et puis les questions ont monté, entre nous, ou posées par les passants et sur les réseaux : certains, militants écologistes plus radicaux ou détracteurs de l’écologie, ont soupçonné le mouvement d’avoir passé des accords avec la police pour l’occupation.

Le dialogue avec d’autres façons de lutter y est difficile

Après quatre jours de blocage, on se demandait un peu où on allait. Des personnes commençaient à taguer. XR, qui a posé pour principe de ne pas dégrader les lieux, a demandé à effacer des tags contre la police/violences policières, et priait les personnes qui buvaient une bière en canette d’aller ailleurs ; c’était la règle. Effacer les tags, c’est extrêmement violent, ça invisibilise d’autres luttes et ne contredit pas une connivence avec les pouvoirs publics ; connivence rejetée par le mouvement qui dit vouloir ébranler le système.

Si la convergence a été saluée de toutes parts lors de l’occupation d’Italie 2, où je n’étais pas, la situation était plus complexe à Châtelet. En se retrouvant « garant » de cet espace de vie que l’on avait construit, le dialogue avec d’autres façons de lutter (notamment l’expression par les tags) s’est révélé difficile. XR s’enfonce dans ses principes de non-dégradation et de non-violence, et empêche une évolution dans une direction plus radicale que voudraient d’autres mouvements écologistes plus radicaux, mais qui sont anonymes et plus dans la réflexion que dans l’action (lundi.am, désobéissance écolo Paris), ou encore les gilets jaunes. Des désaccords entre les modes d’action ont été soulevés, des tensions également. Le mouvement n’a pas été épargné par les critiques de toutes parts. Au sein des mouvements écologistes notamment, certains ne sont pas d’accord avec la non-violence. D’autres organisations, qui n’ont plus confiance dans les institutions, estiment que ce genre d’action ne fait que cristalliser le débat.

À tort ou à raison, le mouvement en agace beaucoup. Non-intervention de la police, financement de l’occupation, XR est-il contre-productif ? Usul, lui, juge le mouvement « trop sage » sur Mediapart. @OuvrezLesGuillemets

Et une semaine d’installation sans répression perd son côté coup de poing : les actions d’XR sont généralement très médiatisées, jouent sur le côté « choc » et imprévu. Sans compter la disparité évidente entre cette occupation menée par des écolos, majoritairement blancs (qui ont pour certains posé des jours de congés pour la semaine), et la répression des gilets jaunes et de tout autre mouvement ces derniers mois. L’expulsion de la ZAD de l’Amassada le mardi 8 octobre aux aurores par exemple.

Il y a un gros retour réflexif à faire sur le mouvement

Finalement, le blocage a été levé par les derniers convaincus de l’AG, le vendredi soir, après que plusieurs mouvements ou associations de loi 1901 aient eu l’occasion de s’installer avec nous sur la place : les gilets jaunes, le collectif Adama, Utopia 56.

Quoi qu’il en soit, ça aura été une semaine inédite pour le centre de Paris. Je suis contente d’avoir vécu cette occupation, d’avoir pu confronter mon point de vue à des gens qui trouvaient qu’on ferait mieux d’aller travailler, qu’on ait pu libérer un espace de vie au cœur de la ville. Ce blocage aura permis à de nombreuses personnes d’exprimer leur soutien, ou leur rejet de l’écologie ; en tout cas d’être touchées par la cause au moins une fois dans la semaine.

Dans son petit village en Centre Val de Loire, Windy se sent proche de la nature. Mais elle a remarqué que la protection de la planète n’est pas une priorité pour ses potes de lycée. Ça l’énerve mais ça ne l’empêche pas d’agir.

Mais il y a un gros retour réflexif à faire sur le mouvement, un effort de convergence de toutes parts, de nouveaux modes d’action à inventer. De nombreux points de cette réflexion ont été soulevés par des personnes sur les réseaux sociaux, et par des discussions avec des amis durant le blocage. Plus j’avance dans mon militantisme, moins je suis satisfaite : n’importe quelle initiative a ses limites en termes d’efficacité, d’inclusivité, de portée du message. Et j’ai parfois l’impression que l’on se tire plus dans les pattes que l’on s’attèle à construire un projet commun.

Entre-temps, le monde n’a toujours pas été sauvé, donc il y aura sûrement d’autres actions, auxquelles je participerai sûrement car la cause défendue m’est chère. Et continuons avec nos questions, ce sont elles qui nous font avancer.

 

Jeanne, 21 ans, étudiante, Paris

Crédit photo Hans Lucas // © Nicolas Portnoï – Série : Extinction Rebellion, occupation du centre de Châtelet

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