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Diane A.1 février 2020

Extrême droite : je suis la « facho » de ma famille

Je ne peux pas parler de mes convictions politiques avec ma famille ou mes amis. Et ça ne fait que radicaliser mes idées.

Par Diane A.1 février 2020

Je suis d’extrême droite, même si je ne trouve pas vraiment le terme approprié. Pour certains je suis tout simplement « raciste ». En tout cas, je me sens différente des gens de mon âge, de mes proches.

Les attaques terroristes ont joué un grand rôle dans le façonnage de mes idées. C’est sûrement à cause de mon jeune âge à l’époque que j’ai été si profondément marquée. J’ai eu l’impression de devenir adulte dans un monde de dangers constants. Je pense à mes parents qui eux étaient assez matures pour voir les choses avec du recul. Mohammed Merah m’a fait quitter le monde des enfants, mais de façon encore tâtonnante.

Mes idées ont changé après les attentats de janvier 2015, quand j’ai associé ce mal à une idéologie. Chaque nouvelle attaque m’a poussée un peu plus vers l’extrême droite. Je reconnais volontiers que c’est d’abord les émotions, la peur, qui m’ont fait adhérer aux idées d’extrême droite et non la pertinence des arguments.

Ma sœur est très différente de moi. Les désaccords politiques deviennent de plus en plus fréquents à la maison et virent souvent à la dispute, surtout à table, lorsque nous abordons des sujets comme l’islam ou l’immigration. Le ton monte très vite, on ne s’écoute plus et très souvent ma sœur quitte la table, en me traitant de raciste. Le tout devant nos parents, témoins d’une scène qui s’est déroulée trop vite et qu’ils n’ont pas su arrêter.

Je suis la « nazie » de la famille

Eux, mes opinions politiques, ils préfèrent en rire : je suis la « nazie » de la famille. Cela les fait rire tant que je n’exprime pas mes pensées. Ils rigolent curieusement moins quand on rentre dans le cœur du sujet.

Extrême droite, ce n’est pas forcément voter Rassemblement National, auquel je n’adhère d’ailleurs pas. Mais adhérer à une idéologie qui refuse que la France, sa culture et son peuple soient altérés par une quelconque influence extérieure : la mondialisation, l’immigration ou le mélange des cultures. C’est vouloir récréer une unité autour d’une histoire, des ancêtres, une culture commune et donc aussi une homogénéité ethnique. Je souhaite cela à tous les autres pays. C’est à mes yeux le seul moyen d’éviter à terme l’uniformisation du monde.

Ma génération est en profond désaccord avec moi

Ma mère ne veut plus que j’aborde ça devant ma sœur car elle ne supporte pas le climat de tension entre nous. Ces sujets nous divisent trop. Nous sommes trop en désaccord pour même supporter d’écouter les propos de l’autre. Mais, au fond, ma sœur n’est qu’une représentante d’une génération en profond désaccord avec moi.

Les principaux médias que les jeunes consomment font la promotion de ce que je déteste. Je vois leurs articles défiler sur les ordinateurs de mes camarades en cours et je me dis que c’est du lavage de cerveau, qu’ils ont déjà atteint le cerveau de ma sœur et qu’ils laveront celui de tant d’électeurs qui façonneront le monde de demain.

Mathias Théry et Etienne Chaillou ont suivi un militant d’extrême droite pendant la dernière campagne présidentielle. Ça donne « La cravate », un documentaire qui sort le 5 février, tout en nuances et en questionnements sur son engagement politique.

 

À l’université, il m’est plus difficile de m’exprimer librement car le climat est peu propice au débat. Ponctuellement, j’exprime mon désaccord mais je n’expose plus vraiment mes opinions dans le détail. J’ai l’impression que ça ne vaut plus le coup. Une fois, en cours en Angleterre, je me suis exprimée sur la laïcité, et je me suis retrouvée seule face à une classe d’anglais choqués, y compris le prof. Au lieu de débattre, ils ont préféré chuchoter des commentaires insultants et des jugements à mon sujet. J’ai senti que pour eux débattre serait me laisser la possibilité de m’exprimer davantage, alors qu’ils préféraient me faire taire. La plupart du temps, je ne me fatigue donc pas à m’exprimer. Je ne veux pas faire de la provocation, je veux discuter. Si ce n’est pas possible, je préfère me taire.

Avec mes amies à l’université, c’est quand même un peu plus facile mais curieusement elles me refusent presque le droit d’être d’extrême droite et ne me prennent pas trop au sérieux. Je crois quand même qu’elles comprennent mais préfèrent prendre la chose avec humour.

J’ai déjà essayé de me « déradicaliser »

Je me sens impuissante et seule. J’ai des amis sur internet qui ont les mêmes idées que moi, et quelques personnes dans la vraie vie qui sont d’accord avec moi sur certains sujets, mais sinon la grande majorité des gens que je connais sont totalement opposés à mes idées. La pression sociale m’empêche d’essayer de changer les choses.

La plupart de mes amis ne sont pas blancs, sont d’origine ou de culture étrangères et quasiment tous sont de gauche voire d’extrême gauche. Grâce à eux, je peux me confronter à d’autres points de vue, d’autres conceptions du monde. On se dispute moins au sujet de la politique qu’avec ma famille. Pourtant aucun d’entre eux ne m’a fait remettre en question mes principales opinions politiques. Parce que, quand je parle de politique avec eux, on est courtois, donc on va rarement au cœur du sujet. On comprend le point de vue de l’autre sans pour autant changer le sien. Très souvent, leurs contre-arguments consistent à me rappeler qu’on est en 2020 ; à croire donc qu’il faut forcément accepter ce qu’on considère être le progrès.

J’ai déjà essayer de déradicaliser mes idées, sans succès

Parfois, je me dis que ça n’en vaut plus la peine, que je me rends malade. Que lorsqu’on a perdu, ça ne sert plus à rien de pleurer sur ce qu’on ne peut pas changer. J’ai déjà essayé de me « déradicaliser » parce que j’avais l’impression de souffrir de mes opinions, d’être obsédée par les maux de notre pays, de ne voir que le négatif, partout, à la télévision, dans la rue, à l’université, dans la rue, en allant chercher du pain, dans les transports en commun…

Il y a des périodes pendant lesquelles je suis encore plus obsédée par la politique, et donc encore plus stressée. J’ai essayé trois fois de faire des pauses, des sortes de « détox » politique. Je m’étais interdite de consulter l’actualité, surtout les chaînes d’info en continu. J’avais mis tous mes livres et magazines liés à la politique dans un sac fermé à clé et demandé à mes amis en ligne de ne plus me parler de politique et de me le faire remarquer si, moi-même, je venais à en parler. Ces « détox » m’ont curieusement rendue encore « pire ».

Pourquoi ma mère n’essaye pas de changer mes opinions ?

Mes parents ont constaté ce changement rapide. Je leur ai expliqué que j’étais juste plus vocale à propos de mes pensées. Peut-être trop vocale… Même si je me censurais toujours, j’ai vite compris qu’on ne pouvait pas tout dire, même à ses parents. « Arrête tes conneries, tu pètes les plombs. », m’a dit ma mère le mois dernier. J’ai écrit le brouillon de cet article une nuit où j’étais particulièrement énervée. Me sentant incomprise, je voulais avoir le droit de m’exprimer quelque part, peu importe où, puisque je n’en avais visiblement pas le droit chez moi. Je ne comprends pas pourquoi ma mère n’essaie pas de changer mes opinions.

Lors de son service civique, Coline a eu pour mission de faire débattre des jeunes sur des sujets politiques. Un pari risqué… mais réussi ! « Apprendre à parler politique aux lycéens, c’est tout un art »

J’aimerais qu’elle vienne me voir, qu’elle me dise : « Je t’écoute, dis-moi tout ce que tu penses, ne te censure pas, je ne te jugerai pas mais je t’expliquerai pourquoi je pense que tu as tort. » Pourquoi plutôt chercher à me faire taire ? Le silence ne me fait pas disparaître. Pour combattre il faut savoir ce qu’on combat, et quoi de mieux pour comprendre nos idées que de nous écouter ? Qu’on ne parle pas à notre place. Qu’on ne nous dise pas que nous avons peur de ce que nous ne connaissons pas. Et qu’on ne nous dise pas de nous ouvrir au monde.

Et si cela peut réconforter tous ceux qui sont en profond désaccord avec moi, être d’extrême droite aujourd’hui, c’est être du côté des perdants. C’est ne pas être prise au sérieux ou être haïe pour cet aspect politique qu’il faut souvent refouler. Être obligé de le taire pour ne pas créer de tensions. C’est ne pas pouvoir discuter de politique calmement et en profondeur.

 

Diane, 22 ans, étudiante, Paris

Crédit photo Wikipédia // CC Gauthier Bouchet

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5 réactions

  1. J’ai l’impression que cet article est un appel à l’aide.

    J’invite cette jeune fille à regarder les documentaires “histoire d’une nation” de France 2 sur ce qu’est l’identité française, extrêmement contemporaine, de fait.

  2. Zemmour a fait une nouvelle émule… La majorité des Français ont au moins un ancêtre d’origine étrangère, je me demande sur quoi se basera son épuration ethnique vu qu’il faut une homogénité ethnique. L’ancienneté de l’ancêtre? La tête? Le nom? La religion? Soit tu t’assimiles ou on te fait “remigrer” voir même déporter? Comme si le fait d’être né et élevé sur le sol français comptait pour du beurre, on reste immigré juste parce que nos ancêtres le sont. Les réseaux sociaux me rendent peut-être parano mais j’ai l’impression que les personnes racisées et les musulmans ne seront jamais considérés comme des européens à part entière, que cela ne sert à de vouloir s’assimiler et nous battre pour être acceptés. J’ai l’impression qu’un jour ils nous détruirons, que c’est un signe d’alerte et qu’il faut s’enfuir.

  3. Je ne sais pas bien ce que je pourrais te dire vu que tu n’exposev pas vraiment tes idees dans ce billet. A part que je suis convaincue que le terrorisme a pour origine la colonisation et tous les degats que les occidentaux ont faits ( et continuent a faire) ailleurs. Nous foutons le bordel dans des pays etrangers, nous avons fortement ebranle leur culture ( donc leurs reperes),nous leur laissons la misere et nous etonnons ensuite qu’ils se refugient dans une forme radicale de religion ( seul repere pour eux probablement) et qu’ils nous haissent. Nous recoltons ce qu’on seme les generations precedentes avec la colonisation. Ca ne justifie nullement la violence et les attentats. Mais si on continue a stigmatiser, a rejeter,on leur apporte de nouvelles raisons de nous hair. On apporte de l’eau a leur moulin et ca ne s’arretera jamais.

  4. Great article!

  5. Ne pas être de gauche à vingt ans c’est ne pas avoir de coeur. L’être encore à trente c’est ne pas avoir de tête.

    C’est une maxime bien connue, tout ça pour dire que les années passant il y a un transfert ‘naturel’ des voix de gauche vers la droite.
    On est passé d’une situation qui a duré très longtemps où le FN ne récoltait aucune voix chez les jeunes à une situation où le RN est souvent le premier partir pour lequel votent les jeunes.
    Et ce vote augure de l’avenir….
    Car les années passant, il y aura une droitisation du corps électoral…
    Tu risques bien un jour de faire partie du camp des winners Diane !