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Solène L.30 mai 2020

Avant 30 ans, je n’avais jamais mis les pieds dans une banlieue

Enfance à la campagne, études en prépa et école de commerce... La banlieue, je n'avais aucune raison d'y aller. Jusqu'à récemment, pour y bosser !

Par Solène L.30 mai 2020

Je suis arrivée à Toulouse en mai 2019. Je voulais m’installer avec mon petit ami, démarrer une nouvelle vie. Et c’est dans mes nouveaux projets pro que j’ai découvert une terminologie qui m’était jusqu’alors inconnue : QPV [Quartier Politique de la Ville], centre social, mission locale, jeunes NEET [ni en emploi ni en formation]… et la banlieue. Une réalité qui m’avait échappé pendant 29 ans.

Mes grands-parents étaient agriculteurs dans le Loir-et-Cher. J’ai grandi à 15 km du Mans, dans la « campagne à portée de la ville », et j’ai fait des études dites « élitistes » : une prépa commerciale et une école de commerce à Lyon. Alors les quartiers populaires, c’était plutôt loin pour moi.

Est-ce que j’avais déjà mis les pieds dans un quartier dit prioritaire avant mes 30 ans ? Mes parents s’étaient d’abord installés aux Sablons (un quartier populaire du Mans) mais avaient rapidement accédé à la propriété à la campagne. On allait à la piscine des Sablons une fois de temps en temps et à la médiathèque de l’Espal où j’empruntais les cassettes de « Il était une fois… la vie ». C’étaient mes seules raisons d’aller dans un « quartier ». Sinon, pourquoi y serais-je allée ? J’avais bien une copine qui habitait dans une tour là-bas, la Tour Cristal, une des plus grandes. Je lui ai rendu visite une fois ou deux mais j’étais petite, je la trouvais juste grande et belle.

Je n’avais qu’un imaginaire télévisé de la banlieue

Donc, des banlieues, je n’avais qu’un imaginaire construit à partir des journaux télévisés. Ma sœur étudiait à Rennes au moment des « émeutes » de 2005 et j’imaginais des poubelles brûlant dans sa rue. J’avais eu un peu peur pour elle je crois.

Puis j’ai passé cinq ans à Lyon, où la seule « banlieue » que j’ai connue c’est Écully, la banlieue chic où se trouvaient les « grandes écoles » de commerce et d’ingénieur.

Il y a trois ans, dans le cadre de notre partenariat avec Libération, La ZEP déconstruisait les clichés sur les banlieues. À Marseille, Les Ulis, Aulnay-sous-Bois et Grande-Synthe, cinq jeunes ont raconté leur quotidien dans leur quartier.

Ce n’est que peu après mon arrivée à Toulouse, pour un de mes projets, qu’une de mes collègues m’a emmenée dans un « quartier sensible » pour découvrir les jardins partagés au pied des immeubles, près du métro Trois Cocus aux Izards.

C’était un jour de mai 2019, il faisait beau et j’ai découvert une drôle de réalité que je n’ai pas vraiment comprise : d’un côté du square, des hommes, en bas des immeubles, assis sur des chaises à roulettes. De l’autre côté, des agents de sécurité, debouts (j’ai appris plus tard que leur rôle était de « rassurer » les habitants). Et nous. Deux femmes qui passent entre ces deux camps pour aller regarder les fruits et légumes pousser. Comme si de rien n’était…

Depuis deux semaines, je réalise mon rêve d’une nouvelle vie professionnelle vers un métier plus solidaire. Et mon rêve m’a amenée à Bagatelle, un des quartiers du « Grand Mirail », où je travaille sur des actions de lien social et de développement durable pour et avec les habitants du quartier. Depuis deux semaines, j’apprends… le quartier, les habitants, les professionnels. Mes collègues, leur quotidien, leurs fiertés, leurs difficultés.

J’essaie de faire mes preuves, à chaque contact

Ils me présentent aux habitants, jeunes et moins jeunes. Ils me cooptent et montrent, aux habitants comme à moi, que je suis des leurs. Les jeunes me testent, ils veulent savoir qui je suis. Ils veulent savoir si j’ai leurs codes. Titi, 13 ans, ballon de foot dans les pieds, me dit : « Prends-moi le ballon. » Évidemment, au foot, il sera plus fort que moi mais je joue le jeu. Je dévoile des morceaux de qui je suis, je parle de jeux vidéo ou de mangas. J’essaie de faire mes preuves, action après action, contact après contact.

Victor vient d’une banlieue et quand il va à Paris avec ses potes, ça ne passe pas. Vêtements, langage, les Parisiens ont des préjugés sur la banlieue.

Mes collègues m’apprennent à me repérer : la Tour du Parc sur la Place du Morvan avec ses 19 étages, la Tour de Bagatelle, la Place de la Gironde. Mon collègue Benbellah me raconte les lieux de son enfance dans le quartier, le « Virage » ou bien « la Montagne », un talus où on allait régler ses comptes d’enfants. Christian me parle de ses repères de gourmand où je trouverai le meilleur pain ou le meilleur kebab. Et je cherche mes propres repères, là où moi et le quartier on devrait bien s’entendre. Je trouve la médiathèque où je réserve la dernière BD de Riad Sattouf, le magasin où je pourrai acheter du ras-el-hanout.

Le mardi midi, quand le marché de la Faourette bat son plein, je fais exprès de passer tout près pour voir la vie du quartier à son apogée. Je vois l’engagement politique de certains habitants qui tractent pour les élections municipales, qui veulent convaincre leurs voisins de s’engager, de se positionner et de faire des choix pour leur quartier.

Et j’apprivoise le quartier. Et le quartier m’apprivoise. Loin des clichés que j’ai trimballés pendant 30 ans.

 

Solène, 30 ans, salariée, Toulouse

Crédit photo Unsplash // CC Paulius Dragunas 

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