Yasmine M.

Yasmine M.16 octobre 2019

On appelle qui quand c’est la police qui tue ?

J'habite à Chanteloup-les-Vignes, quartier La Noé, et chez moi, c'est difficile de faire confiance à la police quand les violences s’enchaînent.

Par Yasmine M.16 octobre 2019

J’habite au cinquième et dernier étage d’un immeuble situé au cœur du Quartier de la Noé à Chanteloup-les-Vignes. Un soir, vers 1h du matin, je me suis fait réveiller par la sonnerie stridente de ma porte d’entrée. J’avais 10 ou 11 ans. Avec ma mère, on s’est précipitées vers la porte pour voir qui ça pouvait bien être et à travers l’oeilleton, j’ai reconnu le grand frère d’une copine et un autre garçon du quartier. On a décidé d’ouvrir, on avait compris.

Qui nous protège de la police ? Nos femmes, les cailloux…

Ils sont rentrés chez moi, essoufflés comme pas possible, se sont mis à genoux et ont supplié ma mère de les laisser rester chez moi le temps que ça se calme dehors. Ils juraient n’avoir rien fait. Elle a accepté, puis je me souviens les avoir entendus faire des Doua’as (invocations) ensemble dans le couloir.

Cette crainte des forces de l’ordre n’était pas normale et ne le sera jamais. Cette crainte fut telle, qu’avec ma mère, on a préféré laisser entrer deux « inconnus » dans notre salon plutôt que de les laisser entre les mains de la police.

« Veiller sur l’autre c’est important, c’est normal, mais pour nous, c’est une obligation. » – Assa Traore – La Poudre – 2017

Ma mère voyait ses fils et moi je voyais mes frères. C’est comme ça. En tant que filles et femmes de quartiers, quelque part, on se sent toutes un peu responsables de nos frères et fils. Assa Traoré, ça aurait pu être n’importe laquelle d’entre nous donc Assa Traoré c’est nous toutes. Vous comprenez ?

« Quand un enfant plonge son regard dans le monde, il est obligé de se servir de ce qu’il voit. Il ne peut se servir de rien d’autre et on est formé par ce qu’on voit, par la façon dont on découvre ce que c’est qu’être Noir dans le pays. »James Baldwin – I Am Not Your Negro 

Zyed et Bouna, 15 et 17 ans sont « morts, électrocutés dans l’enceinte d’un poste électrique dans lequel ils s’étaient réfugiés pour échapper à un contrôle de police ». Quand l’annonce de leur mort s’est répandue, mon quartier s’est embrasé comme jamais je n’avais vu auparavant. J’avais 8 ans.

Pendant plusieurs nuits, j’ai été témoin d’une guerre enflammée entre les policiers et les jeunes endeuillés de mon quartier. Oui, endeuillés.

Octobre 2005, en France, ce fut plus de 10 000 véhicules brûlés, 300 bâtiments détruits ou dégradés, 6 000 interpellations et 1 300 personnes écrouées.En 2015, le Figaro rappelait les faits.

15 et 17 ans, c’était les âges qu’avaient mes deux grands frères à cette époque. Même si je ne connaissais personnellement ni Zyed ni Bouna, c’était comme si j’apprenais la mort de mes propres frères. J’étais dévastée. C’était la première fois que je ressentais avec autant d’intensité le sentiment d’injustice, d’impuissance.

« C’est un très grand choc de découvrir que le pays où vous êtes né, auquel vous devez la vie et votre identité, n’a pas créé dans tout son système de fonctionnement réel, la moindre place pour vous. »James Baldwin – I Am Not Your Negro

Par ma fenêtre, j’observais ces confrontations et je ressentais chaque jet de pierres, chaque « nique la police » lancé par mes pairs. Je comprenais ce besoin de vengeance, la frustration qui les poussait à agir et je ressentais ce besoin physiologique de justice. Moi aussi, je voulais y aller. Si ce n’était pas nous, qui allait faire justice ? Mais j’avais 8 ans.

18 mai 2015, annonce de la relaxe des policiers responsables de la mort de Zyed et Bouna, j’avais 18 ans :

 

 

Après leur mort, à chaque fois que mes frères et cousins étaient dehors et qu’on entendait des bruits de sirènes ou qu’on voyait des camions de police passer, avec ma mère, c’était tout de suite la panique. On s’imaginait le pire et on se lançait dans un marathon pour appeler chacun d’entre eux un par un et s’assurer que tout le monde était bien EN VIE. C’était à ce point.

« Nos frères sont déshumanisés aux yeux des forces de l’ordre. On les voit comme des personnes qu’il faut tabasser, humilier, tutoyer et malheureusement tuer, comme mon frère Adama. »Assa Traore – La Poudre – 2017

Ce genre de « bavures » ne sont pas aussi anecdotiques qu’on aimerait le croire, elles ont lieu tous les jours.

Octobre 2019 Chanteloup-les-Vignes, Quartier de La Noé, des policiers tabassent un jeune homme dans un coin et en profite pour snaper le tout et en rire. « Au secours ! Pourquoi tu me tapes ? T’as pas le droit de me taper… »

 

Une perquisition à un très jeune âge, plusieurs membres de ma famille incarcérés dont un, mineur, en prison au moment même où j’écris ces lignes. Des « cafouillages » ou des « bavures » comme on aime bien les appeler. Vous imaginez bien qu’avec tout ça, dans mon esprit, le « bon flic » n’est qu’un mythe.

Alors oui, nous, en face, on peut être violents aussi. Mais cette violence résulte d’un contexte souvent plus fort que nous, qui nous rattrape et qu’on n’a absolument pas demandé. Quoi qu’il en soit, j’en veux à la police qui ne me protège pas, ni moi ni mes frères, mais qui protège le système mis en place. Un système qui tue ou au mieux enferme.

« À mort les cops, on les abîme, j’parle pas à toi, j’parle à ton boss. » – Fuck le 17 – 13 Block – 2019

S’il y a bien une chose qu’il ne faut pas me dire c’est « oUi MaiS c’EsT pAs tOus LeS pOliciers ». Je sais, merci. C’est pas ça le débat. Je considère que le refus de pointer du doigt l’institution dans sa globalité comme étant le problème, c’est vouloir le détourner et on n’a clairement pas le temps pour ça. Il y a des gens qui meurent et on ne sait plus quel numéro appeler. Le 17 ? Sûrement pas.

Les violences policières, ça passe aussi par le porte-monnaie ! À Argenteuil, cinq jeunes nous ont raconté que les flics les mettent à l’amende.

La semaine dernière, 6 octobre 2019, Ibrahima Bah meurt à moto lors d’une intervention de police. Il avait seulement 22 ans. L’âge que j’ai aujourd’hui. Encore un qui laisse derrière lui parents, frères, sœurs. Et des quartiers avec la rage au ventre et le deuil au cœur.

Plus je grandis, plus la liste des victimes de violences policières s’allonge et plus je vois ma haine pour la profession s’amplifier. Zyed Benna, Bouna Traoré, Babacar Gueye, Gaye Camara, Shaoyo Liu, Amine Bentousi, Mamadou Marega, Adama Traoré, Ali Ziri, Wissam El Yamni, Zineb Rendouane, Selom & Matisse, Ibrahima Bah, et combien d’autres ?

Donc ouais, la police, je ne l’ai jamais aimée car chez moi, elle déchire des familles, terrorise les gosses, ignore les femmes battues et tue nos frères.

#SansJusticeVousNaurezPasLaPaix

 

Yasmine, 22 ans, étudiante, Chanteloup-les-Vignes

Crédit photo Clip Vidéo – Alright // © Kendrick Lamar

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