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Emma W.15 octobre 2019

Une association a profité de moi mais j’osais pas la quitter

J'avais trouvé un travail qui avait du sens mais l'association a vraiment abusé : charge de travail, responsabilités, culpabilisation et mauvais salaire. Paye ton taff associatif.

Par Emma W.15 octobre 2019

Un travail avec du sens. C’est ce que je cherchais en tant que jeune diplômée. Et j’ai intégré une association ! Elle avait franchement tout pour plaire : un environnement très start-up et convivial, un univers hors normes et totalement dépaysant, un leader charismatique et de grands projets. Peut-être un peu trop grands…

Je suis graphiste. À l’époque, je sortais fraîchement d’une école de communication visuelle. Contrairement à bon nombre de mes camarades, j’avais en horreur l’univers de l’agence de publicité et tout ce qu’elle pouvait représenter. Mais elle nous était présentée comme la seule voie viable et existante dans mon domaine d’activité.

Alors, je vous laisse imaginer ce qui a bien pu se produire dans ma petite caboche lorsque j’ai su qu’une association, dans un secteur que j’adorais (la reconstitution historique), a accepté de m’embaucher en CDI moins d’un mois après mon diplôme ! Un pied-de-nez jouissif à mes anciens profs, en plus j’alliais l’utile à l’agréable.

J’y croyais en cette asso, avec une foi quasi-religieuse

Au départ, je quittais de temps à autre mon poste de bureau pour aider l’association à effectuer ses animations. Une situation qui me paraissait normale dans ce genre de petites structures. Je m’amusais vraiment, sans compter mes heures. J’ai participé activement aux deux déménagements de l’asso (dans des bâtiments de plus en plus grands) et me suis même installée près d’elle. J’y croyais ; avec une foi quasi-religieuse.

Puis, des collègues sont arrivés, petit à petit. Certains comme moi, étudiants en sortie d’école, d’autres à peine sortis d’une période de chômage ou de précarité. Bien que les locaux étaient d’anciens sites industriels, certaines de ces personnes logeaient sur place. Ces gens travaillaient à mi-temps, mais étaient tenus de rester sur place en dehors de leurs heures et de travailler. On nous disait que c’était pour « un projet qui vaudra largement les heures données – et qui dépasse les considérations de porte-monnaie ». Voilà, c’était dit. Demander plus pour notre travail, c’était être intéressé, avide. Cette manipulation fonctionnait si bien que nous nous culpabilisions les uns les autres. Toute personne qui partait chercher un emploi mieux rémunéré et quittait le giron de l’asso devenait une pourriture.

Sur Twitter, le hashtag #PayeTonBurnOutMilitant dénonce les conditions de travail des salariés de l’associatif. Et on se rend compte que Emma n’est pas la seule dans cette situation ! France Inter en parle très bien dans « Pas son genre » !

 

Ensuite, ce sont des stagiaires qui sont arrivés. Sur certaines périodes, ils étaient même plus nombreux que les salariés eux-mêmes (!?). Entre-temps, l’association s’était mis les politiques locaux dans la poche, et touchait d’importantes subventions pour réaliser un festival. Près d’un demi-million d’euros brassés… mais nos salaires presque toujours payés en retard. Officiellement en mi-temps, je touchais 800 euros par mois.

Pendant deux mois intenses, j’avais à gérer de A à Z la conception et le dessin de costumes, la rédaction de cahiers des charges pour la fabrication d’objets à l’étranger, la gestion des inscriptions des bénévoles du festival et le contact avec ces derniers, la communication print de l’événement et le site internet, le standard téléphonique et les mails. Le jour de l’événement, je devenais également animatrice (pour rappel : j’avais un poste de graphiste). Difficile d’imaginer venir à bien de ces tâches en 24h/semaine : on me promettait de me permettre de rattraper mes journées supplémentaires en jours de congés. Outre le fait que cela n’est pas légal, je n’en ai jamais vu la couleur.

Et les autres n’étaient pas mieux traités. Par exemple, à l’approche du festival et en moins d’une semaine, un groupe de couturières bénévoles a dû traiter la découpe d’un rouleau de costumes imprimés sur tissu de près de 50 mètres de long, les assembler, puis les coudre.

J’alternais entre burn-out et bore-out

J’alternais ce genre de périodes d’urgence complète (de février à octobre) avec des périodes vides dues à un manque d’organisation, un pied entre le burn et le bore-out. L’activité de l’association au cours de l’année était fantomatique. En dehors des festivals, elle comptait une cinquantaine d’adhérents, dont dix tout au plus nous aidaient pour les animations régulières, que la toute petite équipe de salariés se devait d’assurer intégralement (comme bénévoles, bien sûr, parfois de 6h du matin à 23h le soir). Pendant les « creux », je faisais des pieds et des mains pour justifier mon salaire (toutes sortes de choses sans rapport avec mon poste : nettoyage des locaux, gestion de la bibliothèque…). On faisait remarquer le caractère « saisonnier » de mon métier. Alors que je n’avais que deux semaines de vacances par an.

Déjà en 2016, de nombreux acteurs du milieu associatif  s’étaient exprimés dans une tribune à Alternatives Economiques. Comme Emma, ils condamnaient la surcharge de travail à laquelle les salarié.e.s étaient confronté.e.s.

Il régnait une ambiance du « toujours plus » : on admirait et on mettait en avant ceux qui se jetaient corps et âme au travail (« Comment tu peux te plaindre ? Untel fait 45 heures la semaine, et en plus il est bénévole les week-ends, et avec le sourire ! »), on culpabilisait ceux qui se relâchaient. Quitter le projet revenait à être jugé comme une personne sans conviction ni engagement (y compris pour les bénévoles). Dans une ville d’assez petite taille, ce genre de réputation fait rapidement son chemin. C’est ce qui a freiné mon départ.

Mais mon faible salaire m’obligeait à trouver une autre source de revenus : j’ai donc commencé à travailler comme freelance (j’avoisinais les 60 heures de travail hebdomadaires, même en périodes « creuses »). De moins en moins disponible pour l’association, je sentais le jugement des autres à mon égard. J’ai donc été mise de côté, je n’étais plus informée de rien (alors qu’un de mes rôles consistait justement à obtenir ces informations pour les communiquer aux bénévoles).

Alors j’ai repris le contrôle de ma vie professionnelle

Un beau jour, une énorme sciatique me cloua au lit. À 24 ans, j’avais déjà deux disques intervertébraux en piteux état, dont un qui menaçait de finir en hernie discale. J’abîmais mon corps, comme la situation rongeait mon moral et mon courage.

Finalement, le « grand projet » de l’association capota. Le leader se sécurisa une place bien au chaud grâce à ses accointances avec les politiques, nous laissant sur un grand champ de ruines. L’équipe de salariés avait tout à reconstruire toute seule – avec le fameux festival qui repartirait une année encore, et un Conseil d’Administration peu investi.

Entre son travail dans une association et ses engagements militants en parallèle, Jasmine a fini par s’épuiser physiquement et mentalement. Paye ton burn out militant !

Après avoir culpabilisé des semaines de plus pour la situation dans laquelle je laissais mes collègues, j’ai craqué et posé ma démission. J’imagine que les critiques ont dû fuser, mais peu importe : j’avais enfin repris ma liberté. Après trois années infernales passées dans cette association où j’étais à la fois secrétaire, animatrice, manutentionnaire, magasinière, femme de ménage et graphiste, j’ai continué à développer ma micro-entreprise, et repris le contrôle de ma vie professionnelle.

L’associatif, bien encadré légalement, peut être quelque chose de fantastique, j’en reste persuadée. Mais il faut être prudent vis-à-vis des abus que peut engendrer le bénévolat : pour peu qu’on soit un peu idéaliste, il est facile de basculer dans l’excès. Nous avons peut-être à repenser notre rapport au don de travail dans notre société.

 

Emma, 25 ans, graphiste, Chartres

Crédit photo Pixabay // CC0

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1 réaction

  1. Salut Emma, merci pour ton témoignage et j’espère que tu continues à t’en remettre !
    Ça m’a fait beaucoup écho à ce que j’ai pu vivre en associatif, même si, avouons-le j’ai eu beaucoup plus de “chance” que toi.
    J’ai été formateur pour une association prestataire de Pôle Emploi sur de la bureautique et je n’avais même pas de chaise pour travailler, je bossais dans une cuisine avec un immense piano, qui était mon bureau et ma chaise. Le fait d’être tout le temps à genoux les bras lever m’a déclenché d’horrible tendinite aux deux bras…
    Bref, après 6 mois de CDD d’usage (CDD low cost) j’ai eu un contrat aidé dans une autre boîte ou j’ai eu aussi un management de merde et une alternance de bore-burn-out et lorsque j’ai demandé une augmentation on m’a sorti que “je n’étais pas un homme d’argent” donc je pouvais attendre…
    LOL
    Je crois en l’asso et j’espère vraiment qu’on pourra faire ne serait-ce qu’un petit peu mieux à l’avenir !
    Bises, Max -24 ans – en burn out depuis 8 mois.