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Kaibi A.25 mars 2020

À 12 ans, il était temps de devenir « femme »

Devenir une femme, c'est être interdite de sortie ? Et deux mois d'été enfermée à faire la vaisselle ? Plus jamais ça, je veux profiter de la vie.

Par Kaibi A.25 mars 2020

Enfant, j’ai toujours aimé ça, jouer dans les rues de Msaken, une petite ville au Nord-Est de la Tunisie. Avec mes voisins et mes cousins, on aimait bien faire des petits jeux et des défis. Ces vacances d’été, c’était le seul moment où je pouvais être libre de jouer où je veux, quand je veux… Chaque été, c’était deux mois de liberté.

On avait 8 ou 10 ans avec mes amies et mes cousins. On faisait des soirées pyjama, on allait visiter des monuments historiques avec ma famille, on allait même à des mariages de gens qu’on ne connaissait pas. Dès que l’on entendait de la musique quelque part, on enfilait nos plus beaux vêtements et on partait faire la fête. On y allait seules et on revenait seules, mais pas trop tard non plus sinon c’est ma tante qui venait nous récupérer.

Ils m’ont privée de tout. Il était temps de devenir « femme »

Mais à l’âge de 12 ans, mes parents ont décidé que j’étais passée à l’âge adulte. Et ils m’ont enlevé cette liberté. Ils m’ont privée de tout. Dès mon arrivée en vacances, je ne pouvais plus sortir. Le seul endroit où je pouvais aller, c’était le petit jardin de mes grands-parents. Il y avait deux arbres plantés en plein milieu du jardin et un mur qui menait au garage. Aucune fille de ma famille, ni mes cousines, ni ma sœur ne pouvaient sortir sans être accompagnées par un adulte. On ne pouvait plus jouer dehors sans être punies en retour. On était comme enfermées dans une énorme prison.

Il était temps de devenir « femme ». On n’a même plus eu le droit de jouer dans le jardin, ça faisait trop de bruit pour mon grand-père qui était fatigué. Les garçons, eux, avaient le droit de jouer partout, dans la rue, chez les voisins… La seule chose que j’avais le droit de faire, c’était la vaisselle et le ménage. Le problème, c’est que c’était long puisque l’on est une famille très nombreuse : la plupart du temps il y avait beaucoup d’invités. On ne pouvait même pas regarder la télé si l’on avait pas fini. Les deux mois de liberté se transformaient en deux mois d’emprisonnement.

Je ne savais plus si j’étais enfant ou adulte

J’ai tenté plusieurs fois d’en parler avec ma mère. « Maman, pourquoi on ne peut plus jouer dehors comme avant ? » « Tu n’es plus une enfant, maintenant il faut montrer aux gens ta maturité ! » Puis, elle partait discuter avec mes tantes. Une autre fois, elle m’a regardé d’un air effrayant comme si elle me disait : « Si tu me reparles de ce sujet, tu seras punie jusqu’à la fin des vacances. »

Devenir « femme », c’est le thème du film franco-turc Mustang de Deniz Gamze Ergüven : cinq sœurs vivent le passage à l’âge adulte enfermées entre les murs de leur maison, destinées à être mariées l’une après l’autre. Entre féminisme, désir de liberté et contraintes familiales.

Pour mes parents, en Tunisie, à un certain âge, les filles ne doivent plus jouer dans la rue. Mais c’est paradoxal : j’étais trop grande pour jouer dans la rue et trop petite pour sortir seule avec mes amis. Je ne savais plus si j’étais enfant ou adulte. Je n’avais même pas le droit d’aller acheter le pain à la boulangerie. Mes parents avaient peur de l’opinion que les autres gens du quartier pourraient porter sur moi.

J’avais l’impression que le vol qui nous conduisait de Paris à Tunis changeait le comportement de mes parents. C’est sans doute l’avis de leur famille qui les influençait, mais en France, ils n’étaient pas du tout comme ça.

Je ne regarderai plus mes cousins jouer au foot depuis mon balcon

Je viens d’avoir 15 ans, et pour mes parents, c’est l’âge où je dois « me montrer en tant que femme ». Avant, à Paris, ils me laissaient tout faire, je pouvais sortir quand je voulais. Il fallait juste donner les numéros de mes amies à ma mère en cas d’urgence. La maison n’était que mon lieu de sommeil. Je déjeunais dehors, je passais tout mon temps dehors. Maintenant, ils pensent que c’est l’âge où il faut montrer le meilleur de soi-même. Je suis néanmoins très contente qu’ils ne me parlent pas de mariage. Sinon, cela m’aurait complexée. Mais le problème, c’est qu’ils ne comprennent pas que je ne suis encore qu’une enfant.

Depuis la puberté, Clémence s’est questionnée sur ce que ça voulait dire, être « femme ». Toujours définie par les autres, elle a fini par se faire sa propre conception de la féminité et du féminisme.

J’ai besoin de découvrir le monde qui m’entoure pour pouvoir être une adulte, en ayant connu les dangers de la vie. Je veux pouvoir sortir avec des amies, faire des soirées pyjama ou des visites de monuments sans devoir appeler ma mère toutes les cinq minutes pour lui dire que tout se passe bien.

Deux mois enfermée sans rien faire, c’est trop long. Je ne veux plus laisser mes parents gâcher mes vacances. Voilà pourquoi j’ai décidé de ne plus les écouter et de vivre ma vie comme je la désire. Cet été, j’ai décidé que j’irai jouer dehors. Je ne regarderai plus mes cousins jouer au foot depuis mon balcon. Je descendrai avec eux. J’irai jouer même si les voisins me regardent mal ou me jugent.

Je pense que mes parents me feront la morale plusieurs fois et qu’au bout d’un moment, ils verront que je suis déterminée à faire ce que je désire et à n’écouter personne d’autre que moi. Il n’y a pas de raison pour que la rue n’appartienne qu’aux garçons.

 

Kaibi, 15 ans, lycéenne, Saint-Ouen

Crédit photo Allociné © Ad Vitam // Mustang de Deniz Gamze Ergüven

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