Pierre C

Pierre C30 novembre 2017 3 mn

Trois ans d’alternance… et maltraité par mes patrons

Apprenti pendant trois ans, Pierre, 22 ans aujourd’hui, ne s’attendait pas à vivre des expériences aussi négatives que celles qu’il a vécues en alternance. Aujourd’hui dégouté du bâtiment, il travaille dans la vente et compte bien persévérer dans cette voie.

Par Pierre C30 novembre 2017 3 mn

J’ai été en alternance de 16 ans à 19 ans. J’ai débuté ma formation chez les compagnons de devoir en tant que tailleur de pierres. C’est une formation qui offre beaucoup d’avantages au niveau du savoir-faire. Quand je l’ai commencée, je ne m’attendais pas aux cotés négatifs.

Lorsque j’étais compagnon, en alternance chez un patron dans les Vosges, je vivais dans l’atelier avec un autre compagnon plus âgé. « L’appartement » était en fait le vestiaire de l’entreprise : une chambre unique où nous vivions dans la poussière de grès, très nocive.

En plus, la femme de notre patron se mêlait de tout et intervenait dans notre intimité. Par exemple, quand je voulais me faire couper les cheveux où que je voulais m’acheter une veste, elle passait derrière moi pour annuler mes rendez-vous et commandes auprès des commerçants, parce qu’elle estimait que je n’en avais pas besoin.

A 4 dans 10 mètres carrés

Pendant mon alternance, je me partageais entre ce travail dans les Vosges et les cours à Paris. Je devais régulièrement me rendre à la gare pour prendre le train. Quand je demandais à mes patrons s’ils pouvaient m’emmener à la gare, sachant que je portais une caisse à outils, un sac de voyage, mes livres et dessins techniques, ils me répondaient que ce n’était pas possible. Je devais donc marcher pendant une heure et traverser l’autoroute à pieds avec mes sacs alors que ça leur aurait pris dix minutes de me déposer en voiture.

Je ne me sentais pas à ma place avec ces personnes. Le samedi soir, je souhaitais aller voir ma famille et mes amis, mais la femme du patron me l’interdisait, sous prétexte que je devais me consacrer seulement à eux et à la taille de pierres. Vers la fin, je passais outre ces interdictions. Alors elle m’a fait payer le prix fort en me mettant toujours à l’écart et en m’accablant de remarques futiles et méchantes à chaque fois qu’elle me voyait.

Durant les derniers mois de ma formation, mon patron a pris deux compagnons en renfort. A ce moment-là, la cuisinière de l’appartement a lâché. On a alors cuisiné avec un réchaud de camping pendant plus de deux mois et on a vécu dans la chambre de 10 mètres carrés à quatre.

Au travail de six heures du matin à minuit

A la fin de cette expérience, je suis parti m’installer en Alsace pour terminer ma formation de tailleur de pierres. Je me suis inscrit dans l’enseignement public, au lycée Le-Corbusier à Illkirch-Graffenstaden, près de Strasbourg. Et j’ai trouvé un patron à une trentaine de kilomètres de là. Dans cette entreprise, j’ai appris beaucoup de choses. Nous étions cinq, dont deux apprentis. Nous travaillions beaucoup, parfois de six heures du matin jusqu’à minuit. Ce type d’horaires est devenu de plus en plus fréquent. Mais, en fin de mois, la paie restait inchangée. Mon patron nous disait que toutes ces heures seraient récompensées… tôt ou tard.

Un jour, mon collègue est allé voir mon patron pour récupérer ses heures supplémentaires. Suite à cette demande, le patron lui a fait gratter des panneaux de coffrage pendant plus d’un mois. Une vraie punition. Je ne pouvais rien dire face à cette situation, sous peine de me faire mettre à l’écart à mon tour. Un mois et demi plus tard, après une prise de tête avec mon chef de chantier, j’ai décidé de demander également mes heures supplémentaires. Mon patron m’a dit : « Réfléchis bien à ce que tu demandes, parce qu’il y aura des conséquences… ». Bien déterminé à obtenir ce qui me revenait de droit, j’ai maintenu ma demande. Dès le lendemain, on m’a envoyé au dépôt pour déplacer des palettes d’un point A à un point B. Un travail sans aucun intérêt, que j’ai dû faire pendant plus d’un mois.

Avec mon loyer à payer, j’étais pris à la gorge

Dans ces conditions, c’était de plus en plus dur de venir au travail. J’étais mis à l’écart et mes heures supplémentaires ne m’étaient toujours pas payées. Je ne pouvais pas partir parce que j’avais mon loyer à payer. J’étais pris à la gorge. À ce moment-là, le harcèlement consistait à me faire laver la voiture du patron et à me faire recommencer plusieurs fois (parce qu’il y avait un grain de poussière). Ou encore à me faire laver les toilettes ou me faire faire la vaisselle. Un jour, j’étais tellement mal que j’ai tenté de me casser la main en me l’écrasant avec deux panneaux de coffrage. Je ne savais plus quoi faire et je me sentais seul. Je suis allé chez le médecin. Il m’a proposé de m’arrêter pour dépression, jusqu’à ce que je passe mon diplôme. Je n’ai pas voulu. Il fallait que j’acquière encore des compétences en vue de l’examen.

Suite à cela, j’ai eu la chance de trouver le soutien de la direction du CFA (Centre de formation des apprentis) où j’ai été pris au sérieux. Ils m’ont aidé à quitter mon entreprise et à en retrouver une. Ils ont contacté la chambre des métiers afin qu’elle fasse la médiation avec mon entreprise pour que je récupère mes heures supplémentaires. Une semaine plus tard, je les récupérais et j’intégrais une nouvelle entreprise.

Un apprenti seul ne fait pas le poids face à un patron

Le comportement des patrons que j’ai croisés n’est pas normal. Malheureusement, un apprenti seul ne fait pas le poids face à un patron. Mais, ensemble, il est possible d’en parler et de faire bouger les choses.

Tania aussi fait ses premiers (mauvais) pas dans le monde du travail et ses patrons lui en ont fait voir de toutes les couleurs !

J’ai validé mes deux CAP : tailleur de pierres et maçon. Mais les deux expériences ont été négatives et m’ont dégouté du bâtiment. Aujourd’hui, je travaille dans la vente. J’ai passé un diplôme de VCC (vendeur, conseiller, commercial), en alternance également. J’ai quitté un CDI chez Lacoste pour reprendre des études. Au bout d’un an chez eux, j’ai compris qu’un BTS était nécessaire pour envisager une belle carrière dans ce secteur.

La Mission locale de Strasbourg me permet aujourd’hui d’élargir mon réseau pour optimiser mes chances de trouver un patron en alternance. Elle est aussi un soutien moral et psychologique pour moi. Cela m’aide à continuer à avancer.

Au moment même où je termine ce texte, je suis heureux : je viens de décrocher un poste de vendeur chez DE FURSAC. Une belle marque !

 

Pierre, 22 ans, vendeur, ancien apprenti chez les Compagnons du Devoir, Strasbourg

Crédit photo Pixabay // CC ambermcauley

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4 réactions

  1. Je ne remets pas du tout en cause la déclaration de Pierre, mais d’expérience je reste prudent… En effet, j’ai du mal à imaginer que le CFA (surtout Les Compagnons) n’ait pas réagi si Pierre l’a informé… si ses enseignants ont suivi la formation en entreprise comme la loi l’exige. J’ai aussi quelque peine à accepter que le SAIA de Strasbourg (que j’ai bien connu dans les années 90) soit resté silencieux… Cette situation hélas peut aussi se retrouver de même façon dans l’enseignement professionnel scolaire. En conséquence, l’expérience douloureuse et inadmissible que Pierre a vécue doit rester comme un accident isolé, une situation à ne pas renouveler. Et pour cela le moment est venu de profiter de la réforme de l’apprentissage en cours pour caler une stratégie partagée entre tous les acteurs, claire et opérationnelle. Merci Pierre pour ce témoignage qui nous sert de point d’appui.
    Gilbert Riche Limoges

  2. Un témoignage accablant pour les patrons voyous, qui ne sont heureusement pas une majorité. Mais cette expérience montre combien il est important d’imposer une relation suivie et contrôlée entre le CFA, le maître d’apprentissage et l’apprenti.

    La réforme à l’étude actuellement doit en tenir compte. L’image de l’apprentissage est salie par ces comportements, et tout le monde y perd énormément. D’abord les apprentis qui en sont victimes , le monde artisanal discrédité par cette publicité, mais aussi les CFA, les services académiques de l’apprentissage.

    Les Compagnons du Devoir devrait réagir à ce témoignage et donner une explication sur la défaillance de cette relation.

    Christophe Montoriol
    Rédacteur en chef de L’APPRENTI (www.lapprenti.com)

  3. Le récit de Pierre C. nous interpelle car nous nous attachons à offrir à la jeunesse la meilleure formation possible d’un point de vue professionnel mais aussi humain. Ainsi, nous sommes extrêmement vigilants aux conditions d’accueil et au traitement de nos apprentis dans les entreprises. Malgré tous nos efforts, il peut arriver occasionnellement que parmi les 10 000 jeunes que nous plaçons chaque année, certaines entreprises ne sont pas à la hauteur de la mission qui leur est confiée. Ces cas sont heureusement très minoritaires et dès qu’ils sont signalés, nous mettons fin au contrat en cours et aidons l’apprenti à trouver un nouvel employeur.
    Quoi qu’il en soit, les faits relatés dans la 1re entreprise ou dans la 2nde, lorsque Pierre a poursuivi sa formation dans un autre CFA sont inadmissibles et doivent être dénoncés. Ils entachent l’image des métiers du bâtiment, au détriment d’une majorité d’entreprises soucieuses de la formation de leurs apprentis, ainsi que celle de l’apprentissage – qui est un gage d’insertion professionnelle pour les jeunes.

    Les Compagnons du Devoir

  4. Merci pour votre commentaire. Sachez que nous serions très intéressés à publier des témoignages qui racontent les expériences réussies de jeunes en formation avec les Compagnons du devoir. N’hésitez pas à nous contacter.
    Bien cordialement.
    La rédaction de la ZEP