Avatar

Clara A.16 avril 2020

« Confinée avec ton père ? Ça se passera bien, si j’ai pas de cerveau. »

Quand je discute avec ma mère, je comprends que pour elle, tenir le confinement, c'est accepter de faire des concessions sur sa charge mentale avec mon père...

Par Clara A.16 avril 2020

Ce matin, j’ai enfin pu avoir ma mère au téléphone parce que mon père faisait une téléconsultation. Elle a donc pu s’isoler et me parler de leur relation, confinés à la maison.

Je n’habite plus chez mes parents mais je les ai souvent au téléphone, et j’ai été témoin jusqu’à mes 20 ans des histoires entre mon père et ma mère à la maison. Depuis le confinement, on a plus de mal à se parler avec ma mère, vu qu’elle n’est pas toute seule à la maison.

La première semaine, elle m’a tout de suite parlé de comment elle appréhendait cette période assez longue ; elle ne s’était jamais retrouvée aussi longtemps avec mon père. Il a toujours beaucoup travaillé, toujours beaucoup été à l’extérieur, même parfois à l’étranger. C’étaient des moments de respiration. Le problème c’est que mon père, même retraité, ne tient pas en place. Quand il est là, il cherche toujours à tout diriger, comme s’il était dans sa vie professionnelle. Il empiète sur l’espace de ma mère et sa manière de gérer la maison. Ça a toujours été elle qui faisait la cuisine, le ménage… mais au moins elle était tranquille. Elle appréhendait beaucoup qu’il lui donne des ordres, qu’il prenne une position d’expert alors que ce n’est pas son domaine. Au téléphone, ça s’est traduit par : « Ça se passera bien si je n’ai pas de cerveau. »

Puis, elle avait peur qu’il ne supporte pas le confinement. Elle, elle a l’impression d’avoir été confinée toute sa vie. Avant, elle était à mi-temps donc passait beaucoup plus de temps à la maison que lui. Mon père, cet homme d’action dans son travail allait-il le supporter ?

Moi, je me suis dit que ça allait amplifier une situation qui existe déjà : ma mère a l’habitude et mon père ne supporte pas l’enfermement. Cette frustration allait se ressentir.

Après des années, cette charge mentale, elle l’a fait sienne

Pendant des années, elle s’est battue pour qu’il investisse plus le foyer, qu’il se sente concerné par faire à manger ou le ménage, gérer le foyer. Ce qu’il n’a jamais fait. Elle s’était accommodée de cette situation. Le fait qu’il soit revenu à la maison avec l’idée qu’il devait diriger, j’imagine que ça a dû être assez insupportable pour elle. Il la dépossédait de quelque chose dont elle n’avait pas voulu à la base mais qu’elle avait fait sienne : cette charge mentale.

Slate analyse le concept de charge mentale dans son podcast « Mansplaining ». En s’appuyant sur des oeuvres culturelles, notamment « La Vie Domestique » d’Isabelle Czajka, Thomas Messias apporte son regard d’homme sur cette situation qu’il avait lui-même mis en place avec sa femme…

Ça c’était au début du confinement. C’était un peu l’explosion : des engueulades, chacun dans son coin. Il a même boudé pendant 24 heures ! Il s’est mis dans sa chambre, sans manger. Une manière de lui dire : « Regarde, je n’ai pas besoin de toi. » D’ailleurs, quand on se parle, il a tendance à me dire : « Ta mère est sur mon dos. » Genre c’est un truc de femme d’être casse-couille. Il est dans le déni de cette inégalité.

Mais maintenant, ça se passe bien parce que ma mère a accepté. Déjà, mon père accepte de ne pas sortir. Il se laisse absorber par des articles, etc. Il ne se sent pas plus concerné par les tâches quotidiennes mais ça convient à ma mère qui considère que, comme ça, elle a la paix. Elle s’accommode qu’il ne fasse rien et ne revendique plus du tout un partage de la charge mentale. Ce qu’elle souhaite le plus, c’est que mon père soit calme et qu’il n’y ait pas de conflits.

Dans ma vie amoureuse à moi, ce sera différent

J’ai l’impression que mon père est un homme d’une génération passée, que j’ai essayé de sensibiliser sans grand succès quand ça le concerne personnellement. Par contre, je n’ai pas du tout envie de tomber dans ce genre de compromis dans ma vie amoureuse à moi. D’en arriver à un point où j’achète la paix. Je ne veux pas d’un assistant qui dirige, ce qui est encore plus insupportable. Je comprends que ma mère n’ait plus les mêmes priorités que moi ; c’est un truc très générationnel finalement.

« J’ai envie de dire « OK Boomer » dès que mon père ouvre la bouche ». Judith est confinée avec ses parents, un autre choc des générations.

Après, ce confinement a quand même un effet positif sur leur relation. Ils ont trouvé un fonctionnement à deux alors que ma mère avait toujours cru que ce qui les faisait tenir, c’était l’absence intermittente de mon père. Alors que ce sont les concessions.

 

Clara, 29 ans, salariée, Bagnolet

Crédit photo Unsplash // CC Sasha Freemind

TAGS :