Roxane D.

Roxane D.27 janvier 2017

Comme une envie de vous raconter mon bad trip…

En France, selon une enquête de l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies, plus de la moitié des jeunes de 17 ans ont déjà consommé du cannabis Près de 4% ont essayé la MDMA, la cocaïne et/ou des champis. J'ai un temps moi aussi cherché dans les drogues un plus bel « ailleurs ». J'en suis revenue.

Par Roxane D.27 janvier 2017

La drogue, je ne suis pas « tombée » dedans : on ne tombe pas dans la drogue comme on tombe amoureux. On commence à consommer ce que j’appellerais des « prods » parce que le monde qui nous entoure ne nous suffit pas. C’est l’ordinaire du monde qui déçoit et qui appelle l’être humain qui veut vivre à chercher un peu de merveilleux, un peu d’extraordinaire.

C’est parce que l’on vit une rupture avec la réalité que l’on décide d’aller voir ailleurs, d’ouvrir « ses portes de la perception » qui, peut être, peuvent nous montrer des vallées plus belles…

Une vie extraordinaire à portée de main

Je fais partie de ceux qu’on nomme les « mélancoliques », ces personnes un peu désabusées qui n’aiment pas beaucoup la réalité, qui ne la trouvent pas à la hauteur de ce que les êtres humains auraient dû construire.

Au lycée, j’ai choisi la filière ES pour ses sciences sociales, parce que je voulais faire « de la politique » ou du « journalisme », c’est-à-dire trouver des alternatives, parce que j’avais le sentiment que notre société ne tournait pas rond, mais qu’elle pouvait tourner mieux. Cette quête, je l’ai aussi faite pour moi-même :

Ce que me proposait le monde dans lequel je vivais me déprimait et j’avais besoin de trouver des couleurs à y mettre.

Ma consommation de prods est venue après une licence de sciences politiques et une première année de master à l’université. Elle est venue avec la prise de conscience que rien de ce que je pourrais faire n’allait changer la face du monde dans lequel je vivais. Que je n’avais pas de crayons de couleur et que le monde resterait noir et blanc. Elle est venue avec la conclusion que la liberté n’existe pas, qu’elle n’est qu’illusion, car nous sommes tous déterminés sociologiquement. Le  « there is no alternative » semblait étonnamment lier gauche, postmodernité et nihilisme.

Les prods sont alors devenus un moyen pour moi d’ouvrir une petite porte, un peu magique, vers un univers où concevoir, voir, entendre, toucher, sentir, ressentir et s’émouvoir étaient tout à coup transformé. La consommation de prods devenait ainsi la possibilité de voir le monde autrement, de le voir plus beau, le temps d’une soirée. C’était  l’« extraordinaire » à ma portée.

Combien de jeunes consommateurs de drogues ?

Il y a quelques temps, j’ai fait un bad trip.

Le genre de bad trip qui t’envoie à l’hôpital pour quelques heures. Un laps de temps durant lequel tu alternes entre la peur de mourir et peur de rester perchée.

Le genre d’expérience qui laisse tes nuits emplies de cauchemars qui s’imbriquent les uns dans les autres comme des poupées russes, où tu n’en quittes un que pour te réveiller dans un nouveau, plus terrible encore. Une expérience si traumatisante que tu peux entrer en tachycardie pendant des heures entières, sans en comprendre la raison, et qui te fait craindre ta réalité au point que du lever au coucher une boule d’angoisse dans ton ventre t’empêche littéralement de te nourrir. Un bad trip qui t’oblige à consulter un psy, lequel parle de toi comme d’un sujet « susceptible de créer des psychoses ».

Le nombre de jeunes ayant déjà consommé des drogues n’est pas anodin.

Pourrions-nous cesser de les voir (surtout ceux qui consomment des drogues dites « dures ») comme des sujets « déviants », renvoyant de fait ces personnes à des cas exceptionnels ?

Assumons que notre jeunesse a besoin d’aller chercher ailleurs parce que l’univers qu’on lui a légué au mieux ne lui suffit pas, au pire la rend dépressive.

Le parti pris de la vie… sans chimie

Je sais que prendre acte de ces problèmes et élaborer publiquement des solutions ne se fera pas demain et que, à mon échelle, désigner des coupables ne changera rien.

J’ai tiré une leçon personnelle de mon expérience. Il y avait urgence.

J’ai compris que malgré la pauvreté politique, spirituelle, morale, éthique du monde dans lequel je vivais, je ne pouvais pas me résigner.

Parce que la résignation, traduite par de multiples prises de psychotropes, m’avait menée à des états qui avaient le goût de la mort. J’ai compris finalement que mon bad trip était la conséquence de la suite logique d’une fuite et que si fuir la réalité peut te mener vers d’autres cieux, elle peut également t’en déconnecter à tout jamais.

C’est pourquoi je ne veux plus de cet « extraordinaire » à la portée d’une pilule. La magie ainsi créée n’est pas réelle et disparait à chaque redescente. J’ai compris que le seul émerveillement qui puisse être réel est celui produit dans ma réalité quotidienne. Seuls ma positivité, les rencontres, l’amour porté à mes proches, mes actions, aussi infimes et limitées soient-elles, créent l’extraordinaire.

J’ai compris que malgré la détresse du monde dans lequel je vis, l’extraordinaire y a sa place, et qu’il est à ma portée. Cette magie est plus subtile et plus difficile d’accès que des éléments chimiques qui modifient mon cortex. Mais je suis persuadée qu’à terme, tout ça peut produire autant de dopamine que des amphets.

 

Roxane, 24 ans, étudiante, Colombes

Crédit Photo -Vik- // Flickr

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1 réaction

  1. Témoignage poignant. Je suis “teufeur” depuis plus de 5 ans, (quoique de moins en moins) et persuadé que les prods comme tu les appelles sont un moyen, et non une fin, pour se comprendre soi-même. Seule la dose fait le poison. C’est à chacun de se responsabiliser et de s’auto-gérer. Je suis pour de meilleures (et moins infantilisantes) campagnes de prévention, plus de réduction des risques, et surtout pour la légalisation de toutes drogues afin de mettre fin aux produits coupés à des saloperies encore pires, et pour enrayer le traffic de stups qui alimente les mafias du crime. Un jeune sur deux au moins (en France) consomme, consommera ou a consommé au moins une fois des “prods”, donc autant en tenir compte et les responsabiliser, plutôt que d’infantiliser tout le monde comme le veulent les pouvoirs publiques.