Dihia B.

Dihia B.6 février 2017

"Toute écriture est politique puisque toute écriture est une vision du monde." Marie Darrieussecq

France-Algérie, ça matche pour moi !

Née en Algérie, Dihia a toujours vécu en France. Et pourtant, elle se sent plus algérienne que française. Une histoire de langue et de culture.

Par Dihia B.6 février 2017

 

On dit que lorsque l’on change de langue, on change de personnalité. On ne serait donc plus à 100% la même personne. Je suis relativement d’accord avec cette affirmation. Je pense qu’une langue est porteuse d’une culture, d’une tradition et d’une façon de voir la vie. Être bilingue ou multilingue, c’est donc baigner dans des cultures différentes.

Il m’a fallu du temps pour faire ce constat. C’est lors d’un cours portant sur le sentiment d’appartenance et la culture que je me suis posé la question : est-ce que je me sens plus française ou algérienne ?

Plus spontanée quand je parle français que kabyle…

Je suis née en Algérie et à l’âge d’un an, je suis venue vivre en France. A la maison, on a toujours parlé français et kabyle pourtant il existe une séparation presque inconsciente dans ma tête.

Le kabyle, c’est pour ma vie en Algérie et pour ma famille et le français, c’est pour ma vie en France, mes amis.

Le français est la langue que je maîtrise le plus, je suis donc plus à l’aise quand je l’utilise, ça ne me demande aucun effort. Ce qui me rend plus spontanée dans mes interactions.

Pour le kabyle, c’est plus compliqué. Je le comprends parfaitement mais les mots ne viennent pas naturellement quand je parle, je dois prendre un temps de réflexion et de traduction puisque je réfléchis d’abord en français. Ainsi, je suis bien moins spontanée dans mes interactions et cela doit avoir un impact sur mes réactions et l’image que je renvoie.

Par exemple, quand ma grand-mère maternelle, qui parle uniquement kabyle, me pose une question sur ce que je veux faire plus tard, même si je sais parfaitement quoi répondre, il y a d’abord un mécanisme de traduction. Ma pensée est en français et je vais au plus simple. Je ne dis donc pas tout, mais seulement l’essentiel, ma réponse fait tout au plus trois phrases. Posez-moi la même question en français et je vous en parle pendant un quart d’heure sans problème.

… je me sens pourtant davantage appartenir à la communauté algérienne

En ce qui concerne cette question de culture véhiculée par la langue, je trouve que la culture est un très grand vecteur du sentiment d’appartenance qu’on peut avoir pour un pays. Je parle kabyle, j’ai été élevée avec cette culture, j’ai l’impression d’appartenir à la communauté kabyle et plus largement algérienne.

Ma langue me fait toujours penser aux tenues très colorées et aux bijoux en argent traditionnels que l’on porte lors des festivités, aux vacances en famille, à la vue impressionnante que j’ai chaque fois que je regarde par la fenêtre, à la mer aux pieds des montagnes.

Je me sens également française, mais peut-être un peu moins, ce qui est très paradoxal puisque que c’est ici que je vis depuis presque toujours.

Je ne suis pas en train de dire que je me sens moins bien en France ou que je ressens une gêne, loin de là. Je suis française et j’en suis fière. A partir du moment où je vis ici, je n’ai pas besoin d’expliquer que je suis française, c’est évident. Par contre, si je ne dis pas que je suis kabyle, les personnes qui ne me connaissent pas ne peuvent pas le savoir, ils vont m’imaginer diverses origines.

Lors d’une rencontre, vient toujours le moment où on me demande de quelle origine je suis.

Cela doit donc fortement contribuer à l’affirmation du sentiment d’appartenance.

Au cours de ma vie, j’ai plus souvent dit que j’étais algérienne que française.

Deux cultures, deux façons de voir le monde

Je me souviens d’un jour en Italie où un commerçant m’a demandé d’où je venais. Je lui ai répondu «de France» , il a souri et m’as dit «non» tout en désignant de la main son visage, comme pour me dire qu’il sous-entendait qu’il devinait à mes traits d’autres origines.

Quand mon apparence ne suffit pas, mon prénom se charge du reste : Dihia, l’originalité et l’exotisme qui trahissent mes origines.

Le sentiment d’appartenance est également renforcé quand on rencontre une personne avec les mêmes origines, comme lorsque l’on est en vacances à l’étranger et qu’on entend parler français à coté, on ne peut pas s’empêcher de sourire en pensant qu’on vient du même pays et qu’on a donc un lien avec cet inconnu. On a envie de lui dire : « Eh regarde moi aussi je suis comme toi ! », et on est immédiatement bienveillant à son égard.

Là où ça devient encore plus intéressant, c’est quand ces deux sentiments d’appartenance se confrontent. Par exemple, lors d’un match de foot, quand les deux pays auquel on est rattaché se retrouvent en duel, qui est-ce qu’on supporte ? Finalement, on adopte un comportement d’hybride, entre deux cultures, deux façons de voir le monde.

 

Dihia, 21 ans, étudiante et volontaire en service civique, Paris

Crédit photo Charlotte Christiaën

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1 réaction

  1. Bonjour Dihia (quel joli prénom ! )

    Je me retrouve tellement dans ton témoignage, même si pour ma part j’habite en France depuis l’âge de 12 ans. Cela n’empêche pas que je ressente ce sentiment de duplicité culturelle et cette spontanéité quand je parle en français. J’aime et je suis fière de ma culture kabyle, mais je suis encore plus fière quand je dis que je jongle entre deux cultures, certes différents, mais sans lesquelles je ne serais pas moi.

    Cela m’a fait très plaisir de lire ton histoire,

    Bonne continuation à toi 🙂