Lucile D.

Lucile D.14 décembre 2017

Étudiante en deuxième année de master d'histoire du cinéma, je navigue autant que possible dans l'univers artistique et culturel amiénois. Cinéaste en puissance, le serai-je en acte ? J'aime le cinéma (évidemment), écrire, danser, filmer... toutes les formes d'art cultivent ma curiosité.

Lavons notre linge sale en famille !

J'ai longtemps passé sous silence mes histoires de famille. Un père violent, une mère courageuse. Aujourd'hui, j'ai envie de raconter pour que le silence ne prennent pas le dessus dans les foyers. Il faut parfois laver son linge sale en famille, pour s'émanciper...

Par Lucile D.14 décembre 2017

Tout a explosé lors d’un repas de famille. J’avais 7 ans. Ma mère a craqué. Elle a tout raconté. Ma mère qui, durant mon enfance, devait supporter les crises de folie de mon père : destruction de la maison, gifles, cris… Un jour, mon père a même fait voler mon chien dans les escaliers. Et là, lors de ce repas, mon oncle s’est levé. Si nous étions au cinéma un plan en contre-plongée aurait accentué sa suprématie. Et il a dit : « Ah non, pas aujourd’hui c’est l’anniversaire de bidule – j’étais jeune, j’ai oublié la date et de qui on fêtait l’anniversaire – et puis de toute façon, on ne lave pas son linge sale en famille. » En pleurs, ma mère est partie dans la chambre pour se remaquiller.

Quinze ans plus tard, je réalise que ce moment est resté gravé dans mon esprit. Ça a marqué un tournant. Comme une évidence, j’ai su ce que je voudrais faire plus tard : défendre toutes les femmes, toutes les mères, tous les enfants. Défendre ma maman. Les violences conjugales sont un choc pour les femmes qui les vivent, mais aussi pour les enfants qui en sont témoins. Ça laisse des traces, des stigmates avec lesquels on doit se construire, devenir adulte. J’ai dû continuer à avancer. Grandir. Avec l’aide du cinéma.

Comme la famille c’est sacré, on ne veut pas tout casser

Mon prochain scénario de court-métrage mettra peut-être en lumière la première de mes héroïnes : ma mère. Ma mère qui, après cette phrase lâchée au beau milieu du repas, n’a plus jamais rien confié à sa famille.

Elle nous a élevées toute seule, avec mes deux sœurs. Jamais je ne l’ai entendue se plaindre. Je l’admire. Par son courage, ses faiblesses, ses qualités et ses défauts, elle m’a donné la force de me battre. Et si un jour, il me vient la folle idée d’avoir des enfants, je voudrais être une mère comme elle.

J’ai grandi. Dans le quartier, les « voisins » voulaient savoir ce que nous étions devenues, on a  longtemps été considérées comme des « bêtes de foire »… Présidentielle 2012, je vote pour la première fois et là, on me glisse au bureau de vote : « Vous êtes les D. du Petit Saint Jean ? » Génial me voilà célèbre, dommage que ce soit pour une histoire triste.

On a réussi, on a les vies que l’on souhaitait. Pourtant, pendant un moment je n’ai rien dit, j’étais jeune, j’étais une fille, on me faisait bien comprendre que mon avis n’était pas très intéressant et que ma légitimité à parler était inexistante. Je n’ai rien dit aussi parce que la famille c’est sacré, on ne veut pas tout casser.

Les histoires de famille peuvent être douloureuses. Katia, elle, a dû s’occuper de sa mère, et n’a pas eu d’adolescence.

Mais à force de se taire, c’est nous-même, notre morale, qui dégénère. Aujourd’hui, ça me fait mal au ventre. Bon il ne faut pas croire que j’ai une haine pour ce mot « famille ». Pour dire vrai, moi aussi j’aimerais en avoir une, à la Beethoven. Oui, oui, ce film culte, où le seul non-dit dans la maison, c’est que d’énormes chiots sont cachés dans la cave.

Le foyer des émancipations

J’en ai marre d’être dans le peloton de tête des manifs, d’être investie dans diverses causes, mais de me taire en famille. Je ne veux plus me taire.

Maintenant, quand j’entends mon oncle se plaindre de son divorce, de ses coucheries, de sa crise de la cinquantaine… j’ai juste envie de me lever et de lui claquer sa phrase vieille de quinze ans. Mais non. Je l’écoute.

Tolérance. C’est ce grand mot qui m’a permis d’évoluer. J’ai pardonné à mon père. Je ne lui en veux pas. Il avait une maladie mentale, il n’était pas toujours lui-même. Ça n’excuse rien, mais ça reste mon père. La seule gifle que j’ai reçue au cours de ma vie est venue de lui. Un soir où j’essayais de m’interposer entre lui et ma mère. Un soir où il y avait trop de cris pour moi.

Aujourd’hui, je me jure qu’aucun autre homme ne lèvera la main sur moi. Qu’échanges, discussions et écoute rythmeront mon quotidien.

Lavons notre linge sale en famille, car cela doit être le foyer de toute émancipation, de toute rébellion, de tout échange… L’espace où l’on doit pouvoir être soi-même.

 

Lucile D, 22 ans, étudiante, Amiens

Crédit photo Flickr // CC Pawel Pajak

TAGS :